Consommer local et bio n’est pas seulement bénéfique pour le consommateur, devenu un mangeur responsable. C’est aussi l’amorce d’un modèle économique et sociétal d’avenir promis à être le contrepoint indispensable à une mondialisation débridée qui précarise nos sociétés. Société, entreprises, environnement, regardons en 2028 le futur proche de la consommation et de l’économie locale.

1 – De l’hypermondialisation à la pensée Glocale

Dépasser la mondialisation financière 1.0 : une des causes profondes de la crise des gilets jaunes est la mondialisation économique. Obsédée par la seule performance financière, cette économie soi-disant libérale génère une concurrence exacerbée, entretient des inégalités sociales et accouche d’une désindustrialisation excessive.

Le tout met à mal les emplois avec de vastes zones péri-urbaines et rurales précarisées.

La mondialisation, heureusement, c’est aussi la capacité à réunir les races et les cultures, contribuant à bâtir une nouvelle société mondiale. Ce que Teilhard de Chardin appelait prémonitoirement la planétarisation.

Mais comment enlever ses excès ses plus criants, sans revenir à un chacun pour soi protectionniste prôné par l’extrême droite ?

Pour une économie locale ouverte au monde : aux États-Unis, des études le confirme : trois fois plus d’emplois sont générés quand on achète un produit de qualité identique au auprès d’une entreprise locale.

Entre autres vertus, la (re)localisation de l’économie contribue aussi à résoudre beaucoup de failles congénitales de notre économie. Et celles-ci sont nombreuses : accaparement des ressources naturelles, changements climatiques, conflits internationaux pour les matières premières, amoindrissement de la cohésion sociale, montée du populisme, etc.

Bien plus qu’une mode ou un dogme, le Made in Local, lorsqu’il s’insère dans les échanges mondiaux, contribue à donner un visage humain à une mondialisation « glocalisée ».

2 – Le local, ça se définit comment ?

● Les vertus du récolté, produit, transformé et consommé sur place : un territoire, ne devrait pas capter uniquement des richesses extérieures (entreprises, nouveaux habitants, touristes…) en se contentant de percevoir des impôts locaux (développement dit « exogène »).

Ce mode de développement, courant, ne peut suffire pour prétendre à une véritable économie locale prospère.

Pour mériter cette appellation, une zone définie (région, territoire, villes, communes) doit elle-même être productrice de valeur. Le but est ici de récolter, produit et transformer sur place sa propre consommation, en particulier alimentaire (développement endogène).

Le Made in local doit grandir et s’insérer dans une véritable économie locale pour une mondialisation plus humaine.

Suis je toujours considéré comme local si j’exporte ? Pour aider à une localisation authentique, des chercheurs de l’Institut Fédéral Suisse de Technologie proposent un outil multicritère. Conçu pour valider un produit alimentaire d’une façon plus nuancée, il inclue les performances sociales et environnementales.

Ces critères vont au-delà de la perception classique d’un produit local (« fabriqué ici », kilomètres parcourus jusqu’au cabas du consommateur, proximité relationnelle client-producteur).

Parmi les nouveaux facteurs physiques et sociaux pris en compte, citons : l’origine des matières premières, la composition du produit, la taille et la longueur de la chaine d’approvisionnement (calculée selon le nombre moyen d’intermédiaires), l’identité (mode typique de fabrication, etc.), et la gouvernance (participation des acteurs et citoyens locauxdans la prise de décision de la chaine de valeur).

L’intérêt de cette grille d’analyse est double :

– 1 / Faciliter une démarche de progrès permanente en identifiant les points d’améliorations, pour les chartes, les labels, les transformateurs et les distributeurs.

– 2 / Éviter une vision dualiste de ce qui est local et de ce qui est global avec un aperçu plus nuancé sur le système de production qui peut amener des surprises.

Par exemple, une marque qui vend sur Internet au niveau national, ou exporte ses produits locaux en Asie peut-être, dans certains cas, plus locale qu’une entreprise qui produit et vend exclusivement sur son territoire.

3 – Produire local en 2028

De la semence à l’assiette pour un « total local alimentaire » : les produits les plus qualitatifs sont passés progressivement du « Fabriqué en France ou en région » au « Récolté, fabriqué et transformé dans un micro-terroir, dans ma ville, ou dans mon quartier ».

La notion de local commence aussi pour le consommateur à partir de semences anciennes ou de races animales rustiques.

Les mangeurs et consommateurs s’intéressent désormais aux méthodes agricoles à fort impact sociétal (permaculture, agroforesterie, electroculture…), et adaptées à un terroir. La mise en valeur des savoirs faire locaux ou rares (Label EPV) est aussi valorisée.

Une poignée d’offre est actuellement déjà proposée qui respecte tout ou partie de ces tendances fortes (fromages, semences, farines, ketchup, pickles, yaourts)… Quand au vrac, celui-ci devrait être à terme issu majoritairement d’une production locale dès que l’ingrédient le permet.

Les déchets urbains et agricoles, matières premières d’avenir :produire local en 2028, c’est aussi commencer à diffuser l’économie circulaire en utilisant les co-produits de multiples manières.

Pur mémoire, les co-produits sont des matières premières perçues comme des déchets mais pouvant être réutilisées.

Citons les bioénergies (méthane, hydrogène), les biomatériaux (isolants, bioplastiques), les amendements organiques des sols (compostage). Ou encore la création de produits, comme l’ajout de noyaux de prunes dans des cosmétiques locales….

À une échelle plus vaste, les entreprises locales ou régionales de toute tailles et de tous bords vont aussi se circulariser en faisant en sorte que le déchet des uns devient devient la nourriture des autres.

Un bon exemple est donné actuellement par les entreprises du port de Strasbourg. Celles-ci se sont rassemblé pour partager la gestion de leur déchets. Des collaborations innovantes ont aussi été mises en place pour une symbiose plus poussée : achats groupés, récupération de chaleur, location de matériel, mutualisation de sessions de formation.

Cette forme d’économie circulaire sophistiquée qui lie partage des déchets-ressources et collaboration étroite, est complexe à mettre en oeuvre. Elle mettra pour cette raison notamment au moins 50 ans à atteindre un bon degré d’épanouissement. Mais le train est pris.

● Action climat en mode local : les villes intègrent de plus en plus des mesures pour le climat. Elles incitent par exemple les ménages à faire pousser leurs légumes et à composter eux-mêmes leurs déchets de cuisine.

Dès maintenant, les marques et magasins bio pourraient, pour se démarquer, proposer des cours ou des réductions pour ces ménages vertueux.

● Sauvons la biodiversité des marques et produits : la biodiversité, c’est aussi bénéfique pour les produits.

Durant les années 2000 et 2010 le marché du bio s’est progressivement concentré.

Conséquence directe : de plus en plus de groupes proposent une multitude de marques propriétaires pour donner l’illusion du choix et de l’indépendance. Derrière une diversité de façade induite par l’effet “marque” se dissimule des produits bio de plus en plus standardisés puisque fabriqués de facto dans les mêmes usines.

Le consom’acteur averti des années 2020 privilégie plutôt un riche panel de petites marques authentiques produites majoritairement en petite série, à condition de jouer le jeu sur toute la chaine de récolte-fabrication. Par exemple, les camemberts normands authentiques AOP exigent au moins 60 % de vaches normandes. Ce taux ira en augmentant.

De la concurrence à la coopération en « commun »: les fablabs, les supermarchés coopératifs 2.0, les tiers-lieux, les Repair Cafés, longtemps confidentiels, se multiplient. Ce modèle innovant d’économie symbiotique fait participer localement citoyens-mangeurs et acteurs civils et privés de tous bords.

Il permet ainsi de créer des systèmes originaux d’entraide, de partage de savoir, de production et de distribution alimentaire particulièrement adaptés à un territoire.

● Du « Made in près de chez moi » à une économie vraiment locale : cette nouvelle chaine alimentaire, en émergence depuis les années 2010, doit s’insérer dans un développement économique global.

Celui-ci, pour tenir ses promesses et être durable, inclut dans l’idéal :les monnaies locales, les énergies alternatives produites sur place, des réseaux d’entreprises insérées dans le tissu local, les fiducies foncières communautaires, etc.

Grands groupes et GMS, personæ non gratæ de l’économie locale ? E.F. Schumacher, auteur du livre Small is Beautiful paru en 1973 (un des livres phares de l’économie locale verte), encourageait les entreprises et organismes à taille humaine, mais préférait aussi parler d’échelle appropriée plutôt que de petite échelle.

En clair, les grandes entreprises et les grands distributeurs ont aussi leur place dans un système économique à condition de s’adapter et d’investir.

Un certain nombre de grands groupes ont déjà compris l’intérêt du Made in Local avec plusieurs initiatives qui annoncent l’avenir.

Parmi les plus intéressantes, mentionnons : les investissement locaux via des incubateurs de start-ups du cru, le développement en micro-franchise, la mise en place de filières alimentaires (en vogue) avec des petits producteurs locaux, ou la création de sites de production plus petits et plus collaboratifs (une voie d’avenir)…

4 – Marques et distributeurs bio historiques, quelles initiatives ?

Lier bio ET local va bientôt devenir incontournable dans les annes 2020 au moins pour les produits à valeur ajoutée.

Je fais remarquer que la GMS et les grandes marques conventionnelles, désormais dans la course, apprennent vite leur leçons sur la création de filières, le référencement de petits producteurs ou la création de produits à fort ancrage local.

Ces grands groupes sont néanmoins encore tributaires de leurs modes de fonctionnement (distribution et fabrication de masse) et d’une certaine image.

Pour se démarquer le secteur historique bio ne doit pas se contenter de mailler la France avec des magasins bien achalandés et un nombre plus élevé de producteurs locaux, mais doivent oeuvrer à la construction d’une nouvelle chaîne agroalimentaire premium, innovante.

Circulaire, frugale et agile, elle aura deux fondements :

1 / Encourager un système alimentaire local écosystémique de qualité reposant sur des centaines de petites fermes agro-écologiques paysannes, d’artisans et de micro-industries familiales qui fournissent en priorité leurs territoires et sont en constante interaction (économie circulaire).

Cette vision est loin d’être une utopie, car l’industrie alimentaire, contrairement à l’automobile ou au high tech n’a au fond pas besoin de grandes usines pour produire en qualité à des prix corrects.

La Normandie était un modèle de diversité jusque dans les années 1950 avec une chaine locale de valeur performante alliant transformateurs, fermiers, artisans, coopératives et industriels.

2 / Contribuer à restaurer progressivement des ceintures agricoles péri-urbaine autour des villes en s’alliant avec des territoires, en achetant des terres, etc.

Pour les marques bio nationalisées, cela signifie entamer dès aujourd’hui des réflexions pour régionaliser ses outils de production au-delà d’une certaine taille.

Les magasins bio régionaux ont quand à eux une carte à jouer décisive pour être indétronables sur un territoire donné. Comment ? En liant des partenariats locaux solides, visibles par un label, comme le label Tagwerk en Allemagne initié parla chaîne régionale Vollcorner.

Les  acteurs historiques de la bio ont tout intérêt à localiser en profondeur la bio, car elle constitue une bonne part de leur avenir et de leur raison d’être face à la venue de la GMS et des marques conventionnelles.

Leur taille critique est suffisante pour pouvoir influer sur tous les devis que représente  une économie alimentaire locale dynamique (logistique adaptée, gestion des déchets, partage de certaines ressources physiques et servicielles)

Une autre voie est de diversifier ses magasins et de varier ses métiers autour sans une zone définie. Zingerman’s est une chaine américaine régionale d’épicerie fine originale. Elle comprend 16 commerces ou activités de services (pain, fromage, crèmes glacées, restaurants, boutique en ligne, agence de tourisme, etc.). Chaque commerce est géré indépendamment mais tous sont solidaires et unis par un ensemble commun de principes.

Version remise à jour d’un article paru initialement dans la revue professionnelle Biolinéaires n°82 mars – avril 2019 p88

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