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L'invité surprise Quand un artiste nous interroge
sur le vrai sens Par Sauveur
Fernandez – Avril 2003
Voici le portrait d'un artiste protéiforme et mouvant bien de son époque, qui utilise l'art du flou et de l'ambivalence pour nous souffler une grande interrogation : au travers de l'art et de la publicité, que recherche vraiment l'homme ? Légende photo : © C.Septet
Stéphane, qu'est-ce qui te faisait rêver,
enfant ? J'éprouve d'ailleurs actuellement le besoin de retourner là-bas, dans ce que y est devenu le jardin secret de mon enfance. Sans doute pour y trouver des réponses qui m'aideront dans mes quêtes futures. Tu affirmes
avoir eu ta vocation d'artiste à l'âge de 13 ans. Comment
s'est déroulé ton apprentissage ? Ensuite, de 18 ans à 24 ans, j'ai vécu une période d'apprentissage intense en tant qu'étudiant en cinéma à la Sorbonne. Dans le cadre de mon cursus, j'ai eu la chance de travailler une année dans une chaîne de télévision régionale, où j'ai pu avoir un premier aperçu des contraintes commerciales inhérentes à toute production télévisée. Une rencontre décisive de deux heures avec un artiste peintre suédois renommé, Bengt Lingström, m'a aussi convaincu que l'on pouvait vivre de sa peinture sans compromis sur ses convictions artistiques. Durant toutes ces années je n'ai jamais cessé de mêler intimement pratiques picturales (en dehors des cours officiels) et courts métrages : je mets du mouvement dans mes dessins, mes peintures… et je dessine mes films, événementiels, et happenings. Malgré ce cursus artistique
classique, tu as travaillé immédiatement après dans
la pub en tant que créatif publicitaire, et ce, durant 4 ans… J'ai débuté comme illustrateur, puis rapidement comme directeur artistique online six mois plus tard, puis créatif. J'ai alors orchestré des campagnes publicitaires pour Renault (voiture Avantime…), Michelin, Nescafé, et L'Oréal entre autres. Cette activité prenante m'a permis d'aborder de nouvelles approches artistiques conceptuelles, directement inspirées par les théories de l'esthétique communicationnelle et les rapports qui relient l'art à la communication (happening, art vidéo, art numérique…). J'ai fini cependant par quitter volontairement ce travail en début 2002, non pas par rejet, mais tout simplement parce que mon instinct me disait que ce n'était pas ma voie, et que je n'avais plus aucun temps libre pour me consacrer à des activités plus artistiques. Peinture,
écriture, happening, tu mènes actuellement – sous
plusieurs pseudonymes – beaucoup
d'activités artistiques à la fois. Y a-t-il un fil conducteur,
une recherche commune à toutes ces activités en apparence
décousues ? C'est d'ailleurs à l'occasion de ces performances que je pousse peut-être le plus loin ma grande interrogation : inciter chacun d'entre nous à partir à la quête de vérités profondes et universelles, en le poussant à se questionner sur son quotidien, sa propre vie. Pourquoi est-ce que, pour ce faire, j'éprouve le besoin d'utiliser sous plusieurs noms de multiples outils artistiques ? Sans doute parce que je suis moi-même le reflet de notre époque post-moderniste. Submergés par une multitude d'informations, dans un monde complexe aux frontières culturelles floues et aux convictions désormais incertaines, nous essayons tous, à divers degré, de « percer le brouillard », de partir à la recherche de nos propres certitudes, et de vérités universelles. En tant qu'artiste, j'essaie simplement de transcrire artistiquement ce qui au fond est devenu une véritable quête de société. Certaines
de tes oeuvres traitent de l'impact de la publicité dans nos vies.
En même temps, tu travailles aussi sur des événements
et commandes publicitaires…
N'y vois-tu pas une certaine ambivalence ?
Je sélectionne soigneusement mes travaux publicitaires, et veille à ne travailler que dans les domaines qui m'intéressent (cinéma…). Mais je rappelle que les prises de conscience naissent souvent de situations en apparence paradoxales. Par exemple, comme beaucoup d'étudiants, j'ai été confronté au besoin de gagner de l'argent pour subvenir à mes besoins. J'ai pu réussir à vendre à cette époque, dans la rue, plus de mille « cartes postales d'art » personnalisées à 1,5 euros pièces : chacune d'elles, réalisée par mes soins, avait un dessin unique. J'ai pu ainsi concilier le besoin de gagner ma vie avec un désir sincère de démocratiser l'art. Si je m'interroge aujourd'hui autant sur l'influence de la pub aujourd'hui, c'est parce que j'ai aussi appris, en tant que créatif publicitaire à comprendre et à maîtriser ses méthodes. Il m'a fallu donc travailler à l'intérieur même de ce système pour en comprendre tous les rouages. Mon avis actuel est que la publicité est quelque chose de très intéressant, et dangereux à la fois. La pub est clairement une sous-culture artistique pour moi, en ce sens qu'elle utilise et détourne l'expression artistique, non pas pour transcender l'homme, l'inciter à s'interroger notamment sur sa place dans le monde, mais au fond, pour qu'il achète un maximum de biens de consommation. Autre fait aggravant : ces biens, au-delà de leur valeur d'usage, ont de plus en plus une fonction de « prothèse spirituelle ». Le bonheur par l'objet, voici la fonction de la pub moderne. Cette culture consumériste, dans le même temps, a atteint un tel degré d'intrusion dans nos sociétés industrielles, que l'on peut dire, quelque part, que nous vivons pour le meilleur ou pour le pire, dans une espèce d'immense clip publicitaire. Pourtant, franchement, je ne suis pas formellement contre la publicité dans la mesure où celle-ci fait désormais partie intégrante de notre culture. Je conviens que cette attitude a un côté paranoïaque. Mais notre société entière consomme éperdument tout en se méfiant de plus en plus ! Je me pose en tout cas beaucoup de questions sur ces ambivalences, et j'incite mon public à faire de même. Par exemple, j'ai créé – dans le cadre de mes recherches sur l'art « jetable » – « Les boîtes noires », un ensemble de recherches plastiques et narratives sur le thème de l'art dans les sociétés consuméristes : mon postulat de départ était que la pub détournait souvent les grandes interrogations de l'art et ses moyens d'expressions nobles (peinture, musiques, films) pour pousser à acheter des productions industrielles de masse souvent banales, et dans le même temps devenir elle-même une pourvoyeuse de sens spirituel. J'allais donc m'inspirer en quelque sorte de l'art martial de l'Aïkido pour utiliser à mon tour – et avec souplesse – les grandes promesses de la publicité, ses techniques, ainsi que les objets de notre quotidien : au travers d'un acte quotidien apparemment insignifiant – la simple prise de vue de photos touristiques, de logos dans la rue – je montre du doigt ce que l'on ne voyait plus : l'omniprésence des logos-marques, la pauvreté culturelle et l'internationalisation d'un certain mode de vie… Au travers de l'univers publicitaire, et de la banalité des actions engendrées par ces objets jetables, l'art, comme une seconde naissance, réapparaît là ou l'on s'y attendait sans doute le moins, pour nous inciter encore et toujours à nous remettre en question.
En savoir plus – Le site officiel de Stéphane Augé (cliquer sur l'image) :
– Pour ceux qui habitent Paris, ne pas rater l'exposition actuelle de Stéphane Augé :
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