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L'invité surprise

Un exemple vécu de mode
de vie responsable

Par Sauveur FernandezDécembre 2002

Interview d'Isabelle Guillon, professeur d'Anglais

Portrait Isabelle GuillonIsabelle Guillon, 45 ans, est professeur d'anglais à Nogent le Rotrou, en Eure-et-Loire (France). Elle vit avec son compagnon à la campagne dans une belle maison percheronne du 16° siècle, réhabilitée par ses soins.

Alimentation naturelle produite sur place, eau tirée du puit, air pur, déchets recyclés, vie sociale engagée, Isabelle mène une vie que beaucoup recherchent, mais que peu obtiennent. Entre changement personnel et actions collective, portrait d'une femme qui à compris que vivre autrement, c'est d'abord consommer et se comporter différemment.

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Isabelle, qu'est-ce qui te faisait rêver, enfant ?
Je retiens surtout un monde de bruits et d’odeurs : le remue-ménage permanent des poules et des autres animaux chez ma tante, le goût des cocons de lions (confiserie en pâte d’amande avec un petit goût d’alcool).

La ville de Quimper m’a aussi marquée avec de vieilles femmes en noir occupées à préparer des galettes au-dessus du feu de grande cheminées, dans des crêperies anciennes aux pièces carrées toutes enfumées. Tout cela a disparu depuis bien longtemps.

Sinon, ma mère était une fille de la campagne. Issue d'une famille de 10 enfant, ils n'ont pas eu l’eau courante pendant longtemps. Ils ont mené une vie rude et austère, en quasi-autarcie avec leurs vaches. Le père, bûcheron, pratiquait aussi le braconnage.

Tu habites une maison restaurée entièrement à l'ancienne (matériaux locaux, matières premières naturelles). Comment et pourquoi en est-tu arrivée là ?
Il y a une douzaine d'années, je suis tombée par hasard sur une demeure restaurée par Maison Paysanne, dans la Brière : sa beauté naturelle préservée m'avait impressionnée. J'ai pris alors contact avec cet organisme afin d'en apprendre un peu plus sur cet art de la restauration à l'ancienne.

Peu de temps après, j'ai fait l'acquisition de ma maison actuelle, bâtie en terre et chaux aérienne. La réhabilitation fut longue et difficile : suppression des restaurations maladroites (enduits en ciment…), recherche des matériaux et des artisans spécialisés : la chaux aérienne, par exemple était un produit très difficile à trouver il y a douze ans.

Aujourd'hui, la construction industrielle excelle surtout dans la production standardisée à bas prix. Mais les matériaux proposés restent communs, et surtout polluants à fabriquer, utiliser et détruire. Le mépris affiché pour les productions d'antan nous fait aussi passer à côté de savoirs-faire oubliés remarquables : par exemple, les charpentes ou clôtures proposées pour le jardin étaient autrefois fendues : le bois résistait ainsi bien plus facilement à l'eau, au temps (1).

Le désir de réhabiliter l'ancien, ou de construire comme autrefois, repose ainsi sur des préoccupations environnementales (zéro-pollution), esthétiques (variété et noblesse des matériaux utilisés), sociales (respect des savoirs-faire et artisans locaux), et économiques (à 17° en hiver, une maison avec des murs naturels enduits à la chaux, reste confortable).

Heureusement, les choses sont plus simples de nos jours pour qui désire s'inscrire dans cette démarche : des normes et appellations plus strictes existent. Le lin, le chanvre, la laine de mouton, etc. sont bien plus faciles à trouver. Cependant, le prix reste encore un problème. Il reste de surcroît difficile de trouver des artisans habitués à travailler avec autre chose que du ciment ou de la laine de verre. Les rares professionnels qualifiés sont débordés.

Un constat : ce sont surtout les parisiens ou les étrangers qui se posent des questions sur les méthodes actuelles de construction, et qui cherchent des voies et méthodes alternatives. Les habitants de la région, prisonniers d'une certaine image du progrès, sont malheureusement les premiers à « bétonner » au meilleur prix leur vieille demeure.

Tricoteuses de Sankhu
Vue de la maison, coté potager

Tu possèdes aussi un potager, un verger et une prairie cultivés en agriculture durable, pour ta propre production. Peux-tu nous en dire plus ?
Il faut se rappeler qu'avoir son propre potager était jusqu'à une époque très récente, chose tout à fait normale à la campagne. Malheureusement aujourd'hui, même les « gens du coin » préfèrent déménager dans une maison neuve avec pelouse et une tondeuse à gazon en remplacement du dit potager.

J'ai toujours jardiné, mais cela était surtout un loisir pour moi : je ne me posais pas trop de question alors sur mes pratiques culturales, et encore moins lorsque j'achetais comme tout le monde mes aliments à la grande surface du coin. Mon installation dans cette nouvelle maison à heureusement constitué un déclic. Je désirais au fond suivre une certaine image d'épinal de la vie à la campagne : me nourrir de ma production, entourée d'animaux.

J'ai appris à jardiner à l'instinct et pratique depuis quelques années des techniques de jardinage respectueuses de la vie du sol (2) : les variétés cultivées sont locales (reinettes du Mans…) et certaines ont mêmes quasi-disparu (pommes Jean-Grignon). Je pratique mon propre compost avec les déchets organiques quotidiens recyclés (reste des repas, etc.), et je soigne mes plantes naturellement avec de la purée d'ortie et de la bouillie bordelaise. J'ai aussi un puits qui alimente le potager. L'eau du robinet est de l'eau de source locale, gérée par un syndicat intercommunal, et, pour cette raison, encore bon marché.

J'élève aussi des poules pour les œufs et la viande. Le verger, lui, nous fournit en mirabelles, pommes, poires, prunes. Ce ne sont pas nos amis qui s'en plaignent, trop contents d'avoir gracieusement des fruits de qualité biologique.

Tricoteuses de Sankhu
Vue sur l'atelier-remise (à gauche), le puit (en cours de réfection), et le verger (au fond).

Je veille aussi à un mode de conservation naturelle des fruits et légumes produits, sans la solution de facilité des congélateurs : pommes sur clayettes dans la cave, endives, poireaux, choux conservés dans le jardin sous 20 cm de terre, etc.

J'ai en projet pour un futur proche un chauffage géothermique (capteurs dans le sol pour récupérer la chaleur issue des profondeurs), et un four à pain.

Comme pour les constructions écologiques, le jardinage suivant des méthodes naturelles fait partie pour moi d'une recherche globale sur des méthodes respectueuses de la nature, qui évitent le gaspillage, la pollution inutile, et veillent à restaurer un lien et une biodiversité sociale : par exemple, je m'amuse en hiver à fabriquer moi-même mes paniers (avec du bois des haies), un savoir-faire typique acquis après de riches heures de discussions avec de vieux paysans.

Encore une fois, les « anciens » ont beaucoup à nous apprendre, même aujourd'hui : ils avaient déjà intégré, grâce à une autre vision de la vie, des notions considérées aujourd'hui de plus en plus comme essentielles : principe de précaution, développement durable, préservation de la biodiversité, etc. (3)

« Le vrai problème pour résoudre les crises réside dans l'égoisme naturel des populations… » 

Penses-tu que la société prend conscience de solutions simples, naturelles, et en quelques sortes clés en main qu'elle pourrait utiliser immédiatement pour résoudre les défis qu'elle doit affronter (pollutions, crises alimentaires, sociales) ?
Le problème n'est pas tant la prise de conscience et la recherche de solutions adaptées et de bon sens, que l'égoïsme naturel des populations, États, et entreprises.

Les français se soucient évidemment des crises, mais ils pensent que c'est à l'État et aux entreprises de prendre d'abord leurs responsabilités. Quant à eux, et bien, ils sont souvent prêts à se battre contre l'installation d'une porcherie industrielle près de chez eux… tout en continuant dans le même temps à acheter de la viande de porc au prix le plus bas… Très peu prennent conscience que tout est lié.

Un certain sens des valeurs s'est aussi perdu qui contribue un peu plus à opacifier la situation. Par exemple, le budget consacré à la nourriture est en baisse constante : chacun se soucie bien plus de ses prochaines vacances que du contenu de son assiette, ou du prix véritable qu'il faut payer pour obtenir des biens de consommations bon marché… et somme toute médiocres (nappes phréatiques polluées, santé dégradée, lien social relâché, etc.).

Les entreprises, elles, doivent suivre la dure loi de l'économie « moderne » si elles ne veulent pas disparaître : vendre à toux prix, et se trouver en situation de monopole. Dans ma région, une cinquantaine de producteurs de lait biologique ont monté une coopérative biologique qui se casse la figure : il n'y a pas de débouchés. Cette situation est provoquée en partie par les grandes laiteries et les grandes surfaces qui font tout pour récupérer cette production. Les grandes surfaces, au-delà des beaux discours, ne jouent pas le jeu : au Leclerc de Nogent, par exemple, on ne trouve pas de produits bio (hormis le pain et les œufs, lucratifs pour eux).

Quand à l'État, coincé entre des visions classiques (la technologie et l'économie libérale peuvent tout), et des enjeux économiques qui le dépassent, il joue mal son rôle : il ne fait rien ou pas grand chose, par exemple, pour l'environnement. Ici, les paysans ne sont pas encouragés à préserver leurs haies (4) et leurs prairies (tout est fait pour les mettre en culture).

Actuellement, je constate que ce sont surtout en général les associations ou les ONG qui sensibilisent positivement chacun de ces acteurs sociaux, remplissant ainsi un devoir salutaire d'information, et d'encouragement à des actions positives.

Quelles sont tes engagements civils personnels ?
Je suis devenue membre actif de Maison Paysanne, une association de sauvegarde du petit patrimoine bâti (maisons, lavoirs, puits…) (5). Nous enseignons des savoirs-faire oubliés (préparations d'enduits à la chaux aérienne, construction de fours à pain, etc.). Sans surprises, ce sont surtout les parisiens et les urbains en général qui sont les plus demandeurs de ces savoirs.

Quelles sont selon toi les mesures les plus urgentes à mener en France dans le domaine de la qualité de vie en zone rurale ?
La France, championne mondiale pour la qualité de son tourisme vert, mène en fait une politique laxiste en matière d'extension urbaine des villages, et qui lui sera probablement fatale un jour en matière de tourisme.

Si les cœurs de village sont plutôt bien préservés, il en est pas de même pour la périphérie immédiate : les villages sont ainsi souvent cernés ou côtoyés par de vilaines « verrues immobillières » : un ensemble de constructions neuves banalisées (maisons, centres commerciaux), bâties sans aucun souci d'intégration architecturale, culturelle et sociale avec l'ancien existant. Les constructeurs font dans ce domaine ce qu'ils veulent ou presque, pour l'instant. Les Anglais, par exemple, intègrent les lotissements modernes et les zones commerciales d'une manière plus habile et respecteuse de l'environnement que nous.

Pour finir, es-tu optimiste ou pessimiste sur les évolution en cours en matière de qualité de vie ?
Les crises de toutes sortes ne sont certainement pas terminées (sans parler de celles que l'on nous cache certainement). Mais je reste dans l'ensemble optimiste : les signes ne manquent pas d'un intérêt croissant pour les Français de solutions de vie simples qui ménagent l'environnement, procurent un plus grand plaisir de vie au quotidien, et sont réellement économiques sur le long terme.

J'insisterai cependant sur un point. Chacun doit prendre conscience de la nécessité de s'investir personnellement. Le monde ou l'on vit changera beaucoup moins vite et pas forcément dans le bon sens si nous nous reposons exclusivement sur l'État et les entreprises.

Aide-toi et le ciel t'aidera.

Sauveur Fernandez

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Annexe

(1) Il faut se rendre dans le Limousin (France), pour trouver des lattes fendues pour le jardin, ou des tuiles de bois. Cette spécialité du bois fendu date du Moyen-Âge.

(2) Ces pratiques sont classées parmi d'autres sous le terme générique d'agriculture durable. L'agriculture biologique en fait partie, mais celle-ci se distingue surtout par un cahier des charges précis. Citons aussi pour les autres pratiques : les productions fermières, l'agriculture paysanne, l'agriculture raisonnées (critères de loin les moins rigoureux)… et le petit jardinier respectueux de ces méthodes.

(3) Pour une technologie saine qui intégre « nativement » les notions issues du développement durable, lire « Low-tech, la troisième voie technologique ».

Sur les dangers cachés des technologies modernes, et les causes de notre fascination à leur égard, lire un article en 2 parties, « Bienvenue en technotopie »

(4) Le rétablissement des haies fait partie d'une politique sérieuse d'agriculture durable : elles contribuent en effet à protéger les cultures, à lutter contre l'érosion des sols,à maintenir une biodiversité animale et végétale, etc.

(5) Tous les liens sur Maison Paysanne de France, et les associations nationales et internationales de sauvegarde du patrimoine ancien et des paysages.

 

En savoir plus

Sur la lente progression de l'écoconstruction en France, lire « Le difficile éveil des constructions écologiques ».

Tous les liens sur le développement personnel : ou comment se changer soi-même pour mieux changer le monde.

 

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