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L'invité surprise Grande distribution Par Sauveur
Fernandez – 1er mars 2002
Christian, qu'est-ce qui te faisait rêver,
enfant ? Un moment très fort de ma jeunesse : mes vacances passées chez mes cousins dans une petite ferme en Normandie, comme on n'en voit plus qu'au cinéma : les animaux faisaient vraiment parti de la famille. Le commerçant passait directement à la ferme avec sa camionnette. Il y avait toujours des invités à table Sinon, j'ai vécu le passage à une agriculture productiviste, le remembrement agricole, les premières primes à l'arrachage des pommiers Comment un
commissaire au compte en vient-il à écrire un livre sur
la grande distribution ? Quelle est ta définition
de la grande distribution ? En quoi son mode de fonctionnement
est-il sujet à critique ? ils n'ont pas de relation humaine directe et véritable, pas de vrais services relationnels. L'abondance de choix est trompeuse : ils vendent d'abord du volume, privilégient les produits de masse à gros débit. La qualité des biens vendus est médiocre, pour cause de pression excessive sur les fournisseurs, etc. Mais la plus grande critique reste le principe des marges arrières Théoriquement, leur marge bénéficiaire brute est de 10 %. Mais par une multitude de "services optionnels" référencement privilégié, offres discounts, délais de paiement , imposés en fait à leurs fournisseurs, la marge véritable peut aller d'un rapport de un à quatre Ce système est spécifique à la grande distribution française. L'ironie de l'histoire est que les grands distributeurs français sont nés justement au lendemain de la deuxième guerre mondiale pour combattre ce même abus de marges, dû à l'époque à la multitude de petits intermédiaires qui profitaient du marché noir Seulement, aujourd'hui, le problème n'est toujours pas réglé, car ils en bénéficient directement. Ils nous vendent aussi de la sécurité. Hors, rien n'est plus faux. La mondialisation économique actuelle fait que, par exemple, un plat préparé peut-être composé d'une multitude d'ingrédients qui proviennent des quatre coins du monde. Une traçabilité "usine à gaz", très coûteuse et nécessairement imparfaite, est actuellement mise en place. Mais seule l'hygiène microbienne est prise en compte : l'aspect toxicologique est quasiment ignoré (pesticides, métaux lourds, etc.). Par sa pression systématique sur ses fournisseurs, écrasés par les fameuses marges arrières, la grande distribution contribue beaucoup à maintenir cet état de fait.
Même les prix bas, supposés être l'argument choc, sont aussi sujets à critique : par exemple, une étude parlementaire a montré que sur 140 000 prix constatés, 500 sont réellement "discount". Ces prix "cassés" ont aussi leurs failles. Au prix d'achat initial, le consommateur doit rajouter, sans qu'il s'en rendre vraiment compte :
La liste est longue Quelle est la spécificité
de la grande distribution française, par rapport à ses homologues
américains ? Ton livre est sorti en mars 2000. Deux
ans plus tard, y a t-il eu des changements significatifs ? Les grandes entreprises, Coca-Cola ou Mc Donalds, par exemple, sont souvent accusés de "profiter" de la globalisation économique. Mais les médias, dans leur ensemble, ne voient pas que la grande distribution est beaucoup plus sujette à critiques. En France, le maillage continue et s'oriente vers le non alimentaire : jardinerie (Jardiland, Truffaud), sport (GO Sport, Décathlon), automobile (Centre autos de distributeurs, Norauto ). Il tiennent déjà 95 % de l'alimentaire. Ils pourront vendre des voitures à partir de cette année. Leclerc est déjà le premier bijoutier de France, etc. Au niveau des réglementations officielles, il n'y a pas d'améliorations notables, malgré certaines nouveautés, comme par exemple la loi NRE (Nouvelle Réglementation Économique) apparue en 2001, censée assainir les rapports entre centrales d'achats et fournisseurs. Que penses-tu de leur communication
publicitaire ? Leur discours publicitaire est aussi de plus en plus basé sur la convivialité. Mais c'est un mensonge. Les caissières n'ont jamais été payées pour ça. De toute façon, elles vont elles aussi bientôt disparaître, remplacées par des machines.
Quelles sont tes craintes dans un futur immédiat ? Ils peuvent aussi tuer les grandes marques (ils sont d'ailleurs en train de le faire avec leurs produits génériques mis déloyalement en avant en magasin et par leurs publicités). Ils ont beaucoup d'argent grâce aux marges arrières. Ils ont les moyens de leurs ambitions. En fait la grande distribution, année après année est en train de réussir là où le communisme à échoué : arriver à instaurer un système à guichet unique, où la concurrence sera morte : un large choix de marques appartenant à une poignée de distributeurs, entretiendra l'illusion du choix. Il est très probable que d'ici quelques années seules deux centrales existeront dans le monde. Imaginez quelles seront alors leur puissance et leur influence Y a t-il un réveil de
l'opinion publique sur cette question ? Les mouvements citoyens, comme par exemple Attac, les amis du Monde Diplomatique, s'intéressent aussi de très près au sujet. Cette prise de conscience est
positive. Mais le pouvoir politique, acteur majeur, agit toujours avec
un pion de retard, et subit de plus une pression très forte de
la part de la grande distribution, notamment par le biais d'actions de
lobbying. Que faudrait-il faire en particulier,
à ton avis ? Il faudrait en fait instaurer le principe du prix fixé à l'avance par celui qui fabrique, comme cela se pratique actuellement en France pour le livre, les médicaments, ou les cigarettes. On éviterait ainsi que les hypermarchés ne facturent par exemple la mâche 2,90 Euros les 250 grammes, alors qu'ils peuvent l'acheter jusqu'à 0,16 Euros le kilo Pour finir, que conseilles-tu
au consommateur averti ? Ensuite, des solutions existent pour consommer autrement au juste prix : privilégier les circuits courts de distribution, la vente directe, les points de vente indépendants, les petits commerçants, les marchés bios de plein air, les produits biologiques et locaux Et puis, de saines réflexions sur l'acte d'achat même peuvent êtres menées : il ne faut pas dissocier le consommateur du citoyen qui sommeille en nous.
En savoir plus Capitaclysme, le site personnel de Christian Jacquiau
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