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Hors-média : quand la pub avance masquée
Par Sauveur Fernandez 

Novembre 2001 – Troisième partie (3/5)
Révisé le 10 avril 2002

Visuel pub à deux visages

Le hors-média, c'est de la pub qui n'est pas de la pub, tout en étant quand même de la pub.

Voici la troisième partie de l'enquête française sur ces redoutables techniques de persuasion.

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Les 4 grandes familles (suite)
La deuxième partie de ce dossier a décrit la deuxième des quatre grandes familles du hors-média (influencer les tendances de consommation et les opinions de société). Suite de la saga.

3 - Rendre la marque publicitaire sympathique… et indispensable
Ce secteur est le plus "vaporeux", le plus prometteur… et le plus inquiétant : il ne vise plus une quelconque influence concrète, mais cherche à générer plus subtilement un "territoire de marque" nouvelle génération : ce terme professionnel, à travers ses mots clés (complicité, connivence, valeurs partagées, relation émotionnelle et affective, expériences de vie) englobe plusieurs buts :

- rendre la marque sympathique, désintéressée.

- Éliminer "psychiquement" la concurrence en s'imposant dans le "top of mind" du consommateur par une présence médiatique quasi-permanente : les logos de marque sur les stades de foot, par exemple, sont un grand classique.

- Entamer et soutenir progressivement une nouvelle ère : le marketing du sens, (avec des variantes : marketing du rêve, expérientiel, etc.). Demain nous achèterons, non pas un produit, mais les valeurs et la philosophie de vie d'une marque, à travers une forte relation émotionnelle. Nous vivrons la marque, et donnerons ainsi, grâce à elle, un sens plus fort à notre existence.

- "Vendre de l'hyperréel pour faire acheter du réel" (1). Qu'on ne s'y trompe pas : parler de tout sauf du produit, n'a qu'un seul but : vendre.

Là aussi, des valeurs sûres côtoient de nouvelles approches :

  • Le mécénat et le sponsoring (2)
    Une enquête de l'Union des annonceurs (UDA), révèle que ces derniers "considèrent le sponsoring et le mécénat comme des investissements dont on doit pouvoir mesurer le retour".

    Au delà d'une opération de service public (déductible pour une large part des impôts), le but reste bien la disposition d'outils de communication stratégiques permettant de valoriser l'image citoyenne de l'entreprise.

    Au côté de réalisations classiques (Fondation Vivendi pour lutter contre l'exclusion), notons l'apparition d'un mécénat "new look" plus opportuniste, qui touche directement le "cœur de cible", se passe d'intermédiaires, génère des retombées médiatiques plus importantes, et, cerise sur le gâteau, bénéficie d'un excellente image de marque :

    - Coca-Cola tente par exemple de toucher les 12-29 ans avec talentbrut.com, un site qui promotionne de jeunes artistes de tous bords en quête de notoriété.

    Depuis quelques années, une autre approche se détache : le sponsoring d'émissions télévisées. Il s'agit d'annoncer un film, une émission, et, le plus souvent, des petits programmes courts de moins de cinq minutes mettant en scène, par exemple des citoyens sympathiques et originaux.

    Là aussi les retombées médiatiques sont bien plus fortes, car générées par un mécénat de masse économique. (3)

    À nos yeux, ces nouvelles techniques sont perverses à long terme, car l'entreprise, discrètement, est perçue comme participant directement au renforcement du lien social et de la vie culturelle. Ce qui est loin d'être toujours le cas, bien au contraire (nous reviendrons plus loin sur ce point).

    - Citons par exemple "Le temps d'un tournage" de Orange, "Talents de vie" sur France 2 par Auchan, "Votre soirée sur TF1 avec les magasins But" etc.

  • Incarner les marques dans des lieux publics
    La marque doit dorénavant transmettre et matérialiser ses valeurs (par exemple santé et bien être).

    Les magasins et centres commerciaux deviennent ainsi de plus en plus des lieux "d'univers", de "plaisir", de recherche de nouvelles expériences. Il ne s'agit pas simplement de rendre les lieux commerciaux plus agréables, et mieux agencés, mais bel et bien de proposer, et de vendre, au delà du produit, des émotions et du sens.

    Mais que l'on ne s'y trompe pas. Le vrai but est double : faire oublier la corvée des courses et inciter le consommateur à dépenser "sans douleur" et sans qu'il n'y paraisse. Ces techniques sont en fait une version sophistiquée du principe d'achat d'impulsion (acheter sur un coup de tête).

    - Citadium est un mégastore du sport ouvert en novembre 2000 à Paris. Tout est conçu ici pour mettre en scène les marques et faire rêver le consommateur (80 écrans vidéos etc.). Pour ses fondateurs "la distribution passe aujourd'hui par l'image et le marketing, pas par le prix". Nous sommes loin de l'émotion et du rêve.

  • Les sites Internet relationnels
    Masqués derrière des informations (thé Lipton avec loisirsoutdoor.com), des activités ludiques (fromage La Vache qui rit avec pourquoilavachequiritrit.com), ou des conseils diététiques (céréales Kellogs avec programmespecialk.com), ces sites non commerciaux recherchent avant tout la proximité avec le consommateur et la création d'une communauté. Ils peuvent êtres classés dans la catégorie du marketing relationnel.

    Ces sites restent pour la plupart expérimentaux avec des retombées en terme d'image encore assez mal évaluées. Ils sont cependant promis à un bel avenir.

    Les jeux publicitaires sur le net (voir deuxième partie) assurent aussi cette fonction relationnelle.

4 - Éviter le zapping et la surproduction publicitaire.
Chacun de nous est soumis en moyenne à mille messages commerciaux par semaine. Le nombre de spots télévisés a été multiplié par six entre 1977 et 1994. Cette saturation de l'espace publicitaire classique induit une forme « d'immunité » croissante du public à l'égard de la pub, responsable notamment de l'effet « zapping » lors de la projection de spots publicitaires télévisés. Cette désaffection favorise le hors-média et ses messages commerciaux cachés.

5 - Contourner les lois interdisant la publicité de certains produits ou catégories de commerces.
La loi française Evin de 1992, interdit la promotion et la publicité directe ou indirecte de l'alcool et du tabac. Même le hors-média n'est pas épargné… en théorie.

- Depuis quelques années les soirées en discothèques, les "road shows" et les manifestations musicales discrètement initiées par les plus grandes marques se multiplient. Le but ? établir une "relation de proximité" avec le consommateur (jeune, le plus souvent). En clair, continuer illégalement à communiquer… (4)

La grande distribution, interdite de petit écran, parraine des petits programmes courts (Voir première partie)et des émissions à succès (Champion avec "Qui veut gagner des millions").

"La meilleure preuve de l'efficacité de toutes ces méthodes reste l'augmentation régulière des budgets qui leurs sont consacrés"

Des techniques de plus en plus utilisées…
La meilleure preuve de l'efficacité de toutes ces méthodes reste l'augmentation régulière des budgets qui leur sont consacrés : les dépenses hors-médias du marché publicitaire français (inclus l'E-pub) ont représenté en 2000 119,021 milliards de francs d'investissements, soit 62,4 % du marché global, en progression de 6,9 % par rapport à 1999. (5)

… et sans cesses perfectionnées
Notons que la tendance est à l'utilisation combinée de toutes ces techniques, renforçant ainsi leur efficacité, et le "brouillage commercial" :

- Wanadoo, fournisseur d'accès à Internet et filiale de France Télécom, a organisé cet été son "Wanadoo tour" sur les plages françaises : sous prétexte d'éducation "bénévole" de la population française aux joies du Net, Wanadoo influence directement une tendance de consommation, se créé au passage une image "citoyenne", et propose discrètement ses abonnements (parmi les partenaires de l'opération, aucun autre fournisseur d'accès ne s'y trouvait).

Les jeux-concours, où un produit commercial ouvertement désigné est à gagner, peuvent se classer tout à la fois dans les publicités déguisées, les influences d'achats, ou dans une stratégie de propagation d'image de marque.

Le rachat quasi total de la grande presse par les multinationales, va aussi, entre autres effets douteux, faciliter et "améliorer" le hors-média, les journalistes "indépendants" étant désormais des salariés de ces groupes…

Signalons pour finir l'arrivée ou la démocratisation prochaine de nouveaux outils :

  • Marketing de la localisation (ou géomarketing) : la localisation géographique future du consommateur par le biais de son téléphone mobile va doper les échanges publicitaires. Présenté avant tout comme un service au consommateur (où trouver un musée ?), d'énormes opportunités de publicités masquées vont apparaître (voulez vous l'adresse d'un bon restaurant près de chez vous ?).

  • Le Peer to Peer (échange direct et désintéressé de fichiers entre internautes) : là aussi, sous couvert d'échange "solidaire", apparaîtront très vite des chansons "cadeaux" destinés à promotionner un groupe, des clips ou informations "gratuites" vantant discrètement une marque etc.

  • Le GRC (gestion de la relation client, CRM en anglais. Une facette du marketing relationnel) à pour vocation l'aide au client : service après-vente, conseils d'achats, etc. Mais pour combien de temps encore ? Certaines enseignes (Décathlon, Ikéa…) ont ainsi l'intention de dépasser la reconnaissance des clients, de proposer avec "tact" des produits, et d'inciter à se rendre dans un magasin… (6)

  • La télévision interactive : déjà inaugurée par certains opérateurs comme TPS, elle ne prendra véritablement son envol que dans quelques années. En attendant, des sociétés comme Canal + Technologies, filiale de Canal +, mettent au point des mouchards électroniques capables d'enregistrer à la source les préférences télévisuelles des foyers et les traduira en promos ultraciblées… et publicités déguisées.

Suite du dossier (4/5)  Les effets pervers exercés par ces techniques sur la société.

Sauveur Fernandez

Sauveur Fernandez, 44 ans, est consultant en communication et innovation responsables. En savoir plus

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Notes

(1) Extrait du livre "Pub fiction : société postmoderne et nouvelles tendances publicitaires ", de Nicolas Riou, éditions d'organisation, page 124. Ce livre acclame ces nouvelles techniques. Lire aussi "L'espace du désir" de Alix Brijattoff, édition LPM

(2) Le mécénat est un soutien matériel apporté le plus souvent à une association d'intérêt général, sans contrepartie ni incitation commerciale. Le sponsoring (ou parrainage), à l'inverse du mécénat vise aussi une aide concrète, mais avec une contrepartie plus importante en retombée publicitaire

(3) Le parrainage pendant un an d'un programme quotidien placé avant le JT du soir sur TF1 revient à moins de 35 millions de FF. A comparer avec le prix d'un seul spot de 30 secondes (60 000 à plus de 80 000 FF)… (Source : les dossiers du Canard enchaîné, "télé, le maillon fric", octobre 2001)

(4) Extrait du "livre noir de la pub", de Florence Amalou, édition Stock 2001, page 165

(5) Pour en savoir plus sur les investissements publicitaires de l'année 2000 :
http://www.bigben-pub.com/LDIcom150301.htm

(6) "Bien communiquer par son centre d'appels", magazine LSA, n°1738, 27 septembre 2001

 

En savoir plus

Voir la première partie de l'article.

Les cinq articles complets sur le hors-média

Première partie : définition, publireportage, publiscopie, rédactionnels complaisants…

Deuxième partie : partenariat, relations publiques, événementiels, communication corporate, consumers magazines, marketing viral, tribal, jeux publicitaires "online"…

Troisième partie : mécénat, sponsoring, temples de la consommation, sites Internet relationnels, Peer to Peer, GRC, télévision interactive…

Quatrième partie : les effets pervers méconnus. la société entière sous contrôle : régies publicitaires, lobbying, données personnelles, propagande politique…

Cinquième partie : des lois insuffisantes et non respectées. Organismes de contrôle (CSA, BVP…). Propositions de réglementations adaptées…

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