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OGM :
manipulations en tous genres Parution initiale dans le magazine L'Écologiste, vol. 4, n° 10, juin 2003. Version exclusive sur Internet. Novembre 2003
Comment faire passer la pilule des OGM auprès
du grand public, qui, de façon majoritaire n’en veut pas ?
Matraquage publicitaire, mensonges factuels, intimidation des scientifiques
et militants opposants…
Note : la version anglaise de la revue « The
Ecologist » avait publié en 1998 (vol 28, n° 5)
un numéro entièrement consacré aux OGM et plus particulièrement
à Monsanto. Introduction
Burston Marsteller, la plus grande entreprise de relations publiques (RP), rappelait en 1998 ces principes de base à ses clients des « sciences de la vie ». Principes qu’Edward Bernay, double neveu de Freud, avait commencé à élaborer dès 1913. Principes perfectionnés sans cesse par les « sciences humaines » élaborant les moyens de transformer l’opinion publique en marchandise. Principes mis en œuvre grâce aux formidables moyens techniques dont dispose maintenant la propagande : presse, photographie, cinéma, radio et télévision. La tâche des RP est de nous faire aimer le Big Brother techno-marchand : « La démocratie qui est la nôtre, écrivait Bernay, doit être une démocratie administrée par une minorité intelligente qui sait comment enrégimenter et guider les masses. » (2) Mais en 1998, Monsanto au faîte de sa puissance, a négligé ce conseil en se livrant à un matraquage publicitaire de cow-boy. C’était l’échec. En mars 2000, confrontés à la résistance européenne, les industriels des « sciences de la vie » décident de financer à hauteur de 52 millions de dollars une campagne de manipulation de l’opinion. (3) Les manipulations génétiques exigent celles de la société. Les meilleurs clients des RP sont inévitablement les plus criminels : les industriels de l’amiante, du tabac, des agrotoxiques, du nucléaire, du médicament, etc. Le hold-up sur l’alimentation, le vivant et la santé d’un cartel de fabricants d’agrotoxiques et de médicaments rencontre-t-il des résistances ? Aux officines de RP de maquiller des techniques totalitaires, aussi inutiles et obsolètes que risquées, en « Progrès » philanthropique et vert. Chantage à la compassion Les parlementaires débattent sous la pression d’handicapés persuadés que breveter le vivant soulagerait leur malheur. Opération typique de RP. Les uns et les autres ignorent qu’à douze mille kilomètres de là, le brevet tue – en masse. Ces mêmes industriels empêchent l’Afrique du Sud d’importer et de fabriquer des médicaments génériques contre le sida (dont le prix est jusqu’à 45 fois inférieur à celui des médicaments brevetés). Avec succès, puisque entre 1997 et 2001, 400 000 malades meurent sans soins. Les officines de RP font jouer ce même ressort compassionnel lors de la campagne d’arrachage annoncée en juillet 2001 par J. Bové. Le 8 août, Limagrain écrit à l’agriculteur chez qui ces essais ont lieu : « Nous avons mis en place, cette année avec votre concours, plusieurs productions de maïs génétiquement modifiés. Pour la plupart, ces productions sont destinées à la production de médicament, notamment d’un produit permettant de traiter les personnes atteintes de mucoviscidose. » L’arrachage le 26 août déclenche un lynchage médiatique. Des plantes destinées à lutter contre la mucoviscidose, quelle barbarie ! Le ministre de l’agriculture y va de son couplet. La Confédération paysanne met plusieurs jours à rétablir la vérité – qui, évidemment, n’intéresse pas les médias : l’essai porte sur une stérilité mâle génique. Limagrain l’ignorait-il ? Produire des semences « hybrides » – dont l’agriculteur ne peut replanter la récolte – exige de « castrer » le maïs. Des milliers de jeunes ruraux participent à cette opération en été. La castration est certes une dépense, mais c’est un revenu pour les jeunes ruraux. Rendre encore plus profitable la technique « hybride » de stérilisation du maïs en remplaçant la castration manuelle par une castration génétique, appauvrir un peu plus le monde rural, tel était le but de Limagrain. Aucun journaliste n’a essayé d’en savoir plus. Propagande « classique » Cette opération de propagande recourt à la méthode classique dissimulant les commanditaires derrière une tierce personne et une organisation-façade. D’autres groupes professionnels influents ont aussi été ciblés. Ainsi, les enseignants des « sciences de la vie » et les médecins ont-ils reçu une brochure « d’information » qui omettait l’essentiel : la vérité. Le marché états-unien des semences de maïs est immensément profitable. Pourtant, comme le souligne N. Jacquet de la Coordination Rurale, le prix de ces semences Terminator (hybrides) est deux à trois fois plus élevé en France (150 euros/ha ou plus) qu’aux Etats-Unis (50 à 70 euros/ha). Sur leurs 3,5 millions d’hectares de maïs, les 300 000 maïsiculteurs dont M. Terrain sert si bien les « attentes » versent donc un surcoût de plus de 2 milliards de francs – 300 millions d’euros – à Limagrain, Novartis, Pioneer et Monsanto.
Faisons un pas de plus. Le plus énorme bobard scientifique du XXe siècle a consisté à faire croire que la biologie du maïs exigeait, pour l’améliorer, de l’empêcher de se reproduire dans le champ du paysan. Si les agriculteurs pouvaient semer le grain qu’ils récoltent, ils économiseraient annuellement plus de 500 millions d’euros, le budget de l’Inra – de la recherche « publique ». Là aussi, une formidable propagande a fait passer, au nom de la Science, la vessie de l’expropriation pour la lanterne de l’amélioration.. Manipulation des scientifiques Le rapport de l’Académie des Sciences n’apportait rien de plus que la « Déclaration d’un groupe de membres sur les essais d’OGM en champ » en date du 22 novembre 2001. Cette apologie des engrais, pesticides, herbicides, fongicides s’achevait par un plaidoyer pour l’étape suivante du désastre de la modernité agricole, les chimères génétiques brevetées (CGB) appelées de façon orwellienne « OGM ». (6) Qui est à l’origine de cette déclaration ? Qui a rédigé cette apologie agro-industrielle qui témoigne d’une ignorance abyssale des problèmes alimentaires, de l’agronomie, et même de la génétique appliquée à la sélection, pourtant domaine de compétence de certains signataires ? Cette déclaration a-t-elle été discutée ? Les signataires l’ont-ils lue avant de la signer ? Savaient-ils que le Cirad la rendrait publique lors du procès en appel du… 22-23 novembre (!) qui l’opposait aux militants de la Confédération paysanne pour destruction avec des paysans indiens de son riz transgénique ? Comment ce « groupe » a-t-il pu diffuser sa déclaration sur le papier à en-tête de l’Académie et en commencer le dernier paragraphe par « L’Académie condamne… », sans que personne ne dénonce cet abus ? L’Ecologiste a posé ces questions à chaque Académicien. Un seul a eu la courtoisie de répondre mais sans s’engager à tenter de faire la lumière… Les ressorts mis en œuvre sont faciles à deviner : par réflexe, tout scientifique condamne la « destruction de parcelles expérimentales » et « des outils de la recherche » ; la désinformation car les plants de riz auraient dû être de toute façon détruits, car destinés à des essais agronomiques dont les riziculteurs camarguais ne voulaient plus ; la solidarité corporatiste ; enfin, une situation de fait : pour les biotechniciens, l’alternative est celle du succès des chimères génétiques brevetées ou de la fin de leur carrière – et le chômage pour leurs milliers de petites mains formées à la va vite. Il arrive que des manipulations échouent. A la suite de l’article de J. Testart « Les OGM, un vandalisme néo-libéral », (7) un collègue connu pour ses positions pro-OGM sans nuance a reçu un message électronique d’une certaine Mme Anne-Claire Schmidt, du cabinet M. & M. Communication. (8) Il a diffusé tel quel ce message sur un forum électronique interne à l’Inra. L’article de Testart, écrivait-elle, « est une véritable insulte aux travaux scientifiques menés sur les OGM et un plaidoyer en faveur des actes de destruction commis par les opposants »… Cet article « émane d’un des membres du "comité des sages" organisateur du débat gouvernemental sur les OGM, dont le devoir de réserve n’est, en l’espèce, absolument pas respecté. Que pensez-vous d’un droit de réponse scientifique à paraître dans Libé ? » Les plus va-t-en-guerre ont renoncé lorsque j’ai dit que j’informerai Libération que leur réponse outragée était une commande de la bio-industrie. Mme Schmidt sait maintenant qu’il vaut mieux utiliser le téléphone pour déclencher les protestations « spontanées » des chercheurs « publics». « Marketing viral » Le 29 novembre 2001, la revue Nature publie un article d’un chercheur mexicain Ignacio Chapela et d’un de ses doctorants David Quist de l’Université de Californie à Berkeley. Cet article confirme l’annonce en septembre par le ministère de l’environnement mexicain de la contamination génétique des populations mexicaines. Le Mexique est le berceau du maïs. Pour les Mexicains, c’est une plante sacrée. Cet article tombait au plus mauvais moment puisque l’Europe et nombre de pays discutaient de la levée du moratoire sur les cultures transgéniques. Le jour même, une certaine Mary Murphy accusait Chapela de parti pris sur le site de AgBioWorld (forum de 3 000 chercheurs consacré à la promotion des OGM). Un autre scientifique, Andura Smetacek affirmait que l’article n’avait pas fait l’objet d’un examen par les pairs et était inspiré par les écologistes. Le lendemain, il (ou elle) demandait à Chapela « ce qu’il touchait… pour faire peur ». (10) AgBioWorld lançait une pétition dénonçant les faiblesses de l’article. Des biotechniciens connus demandaient le limogeage de Chapela et Quist. Nature recevait des centaines de lettres de protestation. Le 4 avril 2002, l’éditeur de Nature déclarait que « les preuves disponibles ne justifiaient pas la publication de l’article » – une première en 133 ans d’existence. Pourtant les trois rapporteurs initiaux avaient conclu favorablement. Et deux sur trois des rapporteurs à qui furent soumises les critiques avaient noté que rien ne permettait d’infirmer la conclusion d’un pollution génétique. (11)
Quelques jours plus tard, G. Monbiot, journaliste au Guardian, publiait le résultat de l’enquête d’un journaliste indépendant et d’un opposant aux « OGM ». Mary Murphy et Andura Smetacek ne sont apparemment que des adresses internet connectées au Biving Group qui publiait sur son site les félicitations de Monsanto pour son travail remarquable (12) – Smetacec fait la promotion d’un « centre pour l’alimentation et la recherche agricole » qui se limite à un site internet diffusant des messages accusant de « terrorisme » les opposants aux « OGM ». Caveat lector ! Que le lecteur prenne garde ! Jean-Pierre Berlan L'auteur est directeur de recherche à l'INRA. Dernier ouvrage en date : « La guerre au vivant » (Agone, 2001) Pour aller plus loin : Notes (1) Document diffusé par Greenpeace à la suite d’une fuite. Cf. The Ecologist, vol. 28, n° 5, sept/oct 1998, p. 288. (2) Cité par Stuart Ewen dans son livre remarquable PR !, A social history of spin, Basic Books, 1996. (3) Florence Bal, « Le soutien aux OGM commence à faiblir », Le Monde, 20 octobre 2000. (4) M. Terrain, « agriculteur » est aussi président d’Arvalis, qui fusionne l’Institut Technique des Céréales et des Fourrages, et AGPM Terchnique, the European Technical Institute for Maize. (5) Ulrich Beck. La société
du risque. Paris, Aubier, 2001. (6) Libération, 7 décembre 2001. (7) Filiale d’Altedia, officine de RP fondée par Raymond Soubie, ancien conseiller des premiers ministres Jacques Chirac (1974-1976) et Raymond Barre (1976-1981) pour les affaires sociales. M. & M. Communication se spécialise dans le montage de colloques « d’initiative parlementaire » (sic). Il s’agit de trouver un parlementaire complaisant à qui l’on livre un colloque clef en main pour promouvoir les intérêts de tel ou tel lobby. Altedia vient d’être choisi (mai 2003) par le gouvernement Raffarin pour vendre sa réforme des retraites aux fonctionnaires. (8) Cité par G. Monbiot, « Corporations are inventing people to rubbish their opponents on the internet », The Guardian, May 14, 2002. L’article cité a disparu du site. Le Biving Group explique maintenant que le « marketing viral » est simplement un bouche-à-oreille « hitech » ! (9) Question légitime. Chaque acteur du débat devrait indiquer d’où il parle : ses contrats de recherche passés, présents, projetés, l’origine de ses rétributions, les actions qu’il détient dans des « start-up » ou des entreprises concernées par la publication en cours, etc. Dans mon cas, je n’ai rien de tout cela. De plus, économiste, je ne fais pas d’OGM. Je suis donc dans la position de « neutralité axiologique » chère à Max Weber. (10) La critique portait sur l’affirmation que la contamination se traduisait par une dispersion imprévisible du système génétique introduit par croisement. Cette instabilité du génome à la suite d’une transgénèse est, selon Mae-Wan Ho, le secret le mieux gardé. (11) Ces félicitations ont disparu du site. Mais en 2002, le Biving Group a reçu une médaille d’argent pour « excellence dans la communication électronique, en ligne et interactive » pour son travail pour… Monsanto France !
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