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High-tech : bienvenue
en technotopie
Par Sauveur Fernandez  

15 décembre 2001 - Deuxième partie et fin (2/2)
Révisé le 23 novembre 2003

Visuel robot, technologie, technologique, high-tech, technoscienceNous vivons désormais en technotopie : la technologie dirige dorénavant nos vies et s'immisce jusque dans nos rêves : pour le meilleur ou pour le pire ?
Suite et fin de l'article.

Imprimer l'article : éco-prospective, critique, prospective, anticipation, voir autrement, démocratie, attentats, éthique, 11 septembre 2001, non violence, non-violence, pacifisme Recommander l'article Commenter l'article

La première partie démontre que le progrès technologique, au-delà de ses bienfaits indéniables, provoque aussi des crises multi-sectorielles de plus en plus dangereuses. Et, bien que nous restions imprégnés de plusieurs millénaires de techno-entousiasme, un doute profond commence à s'installer…

Il y a technologie et technologie
Avant d'aller plus loin, précisons un point : cet article ne condamne pas toutes les technologies, et ne proclame pas un retour à l’âge des cavernes. N'en déplaise à certains écologistes, la nature elle-même adore les technologies en dotant les vies animales et végétales d'organes-outils « figés » de fonction (becs, griffes, vélocité, vue perçante), à l'exception de l'homme :

celui-ci, fait unique dans les formes de vies, est surtout doté d'un « méta-outil » remarquable, le cerveau, qui, avec l'aide des mains est en fait une technologie non spécialisée conçu pour fabriquer « à la demande » des outils spécifiques capables de rivaliser, sinon de surpasser les outils naturels des animaux et des plantes (arcs, flèches pour la chasse, engins motorisés, armes chimiques, communication longue distance) (5). La supériorité de ce type d'approche (méta-outil contre outil « figé ») est évidente : par exemple, un homme s'adaptera dans un temps beaucoup lus court à un changement climatique flagrant qu'un ours polaire…

Dès le début de son histoire, l'homme à ainsi « naturellement » utilisé des outils : La première grande feuille qui à permis à nos ancêtre de se protéger de la pluie, ou le premier caillou qui à servi de défense étaient déjà une technologie. Il n'est pas le seul dans le règne animal. Les singes ausi les utilisent. Mais l'homme a porté la création d'outils à son plus haut point.

Malheureusement, l'espèce humaine est actuellement tombée dans la fascination immature de ce qui représente somme toute un pouvoir de création… Confondant puissance potentielle et supériorité d'espèce, nous réalisons de plus en plus que notre besoin spirituel de sens n’a pas forcément suivi la même ascension, et que surtout, ce pouvoir, utilisé inconsidérément, à aussi un prix caché

Les 10 faces sombre de la technocroyance
Nous l'avons vu en première partie, tout objet ou organisation conçus par l’homme, au-delà de leurs fonctions premières (se protéger, se nourrir, se soigner…), servent aussi à la projection matérielle de croyances idéologiques profondes. La machine ou la structure industrielle, une fois mises en place, présentent alors les caractéristiques suivantes :

1 – À l'image des puissances divines des croyances religieuses ou païennes, un progrès ambigu est promulgué : à la fois dispensateur de bienfaits et de menace dominatrice latente : les centrales nucléaires par exemple, à travers leur fonction généreuse – fournir de l'électricité civile – sont aussi une formidable source d'énergie concentrée et dangereuse, à l'origine de la catastrophe de Tchernobyl, et de bien des tentations d'utilisation militaire de la part de certains pays qui l'utilisent (Iran…).

– Les téléphones mobiles, et les E-mails, s'ils relient les hommes au delà des frontières, les enferment aussi dans une toile d'araignée virtuelle où chacun est aisément repérable. À l'échelle mondiale, le récent renforcement des lois d'investigations de la vie privée, conséquence des attentats américains du 11 septembre 2001, prouve que même les démocraties ne sont jamais à l’abri de la tentation de la surveillance tous azimuts (même si celles-ci paraissent à priori légitime).

2 – Substitution et appauvrissement de fonctions humaines naturelles : chacun de nous naît avec des « outils » de communication naturels : parler, se déplacer, toucher, sentir, entendre, et voir notre environnement immédiat.

En étendant les possibilités de communication (dialoguer avec Internet à l'autre bout de la terre…), l'objet, paradoxalement rétrécit l'usage spontané local de nos aptitudes communicantes innées : qui d'entre nous connaît tous ses voisins de pallier ? Le plaisir de faire ses courses au marché, devient de plus en plus "ringard" au fur et à mesure que la commande de produits de consommation par Internet se développe.

Aujourd’hui, nous somme supposés être entré dans la société de l'information, grâce à tous ces nouveaux outils : une fausse route, en réalité, qui quantifie, plus qu'elle ne qualifie les savoirs et les échanges. La matérialisation du savoir et des échanges induite par ce concept, transforment ces dernières en marchandise, introduisant en corollaire une notion de compétition. Hors, celle-ci est exactement le contraire de l'échange. À chaque occasion, nous devrions récuser la compétition, au profit de l'émulation. Il ne s'agit pas d'être meilleur que l'autre, mais de devenir meilleur que soi-même grâce à l'autre.

3 – Création d'objets éphémères, privés de fonctions réelles, aux fonctions sociales déséquilibrées, et faussement innovants : hormis le matériel militaire et les infrastructures civiles, les machines sont programmées pour séduire… et vieillir très vite. Le marketing, lui, se charge de nous vendre toujours plus.

Cette frénésie commerciale, en appuyant notamment sur les objets à haut contenu technologique (ordinateurs, organiseurs électroniques), finit par dévoyer et déséquilibrer les rapports fondamentaux que nous entretenons avec les objets : leurs fonction première, la valeur d'usage (acheter un pull pour se réchauffer), perd de son importance, au profit de rapports plus troubles : domination (ma voiture est plus puissante que la tienne), identité (cet objet donne un sens à ma vie), etc.

C'est un fait : l'objet, dans sa valeur sociale et culturelle n'est plus tant utilisé pour nous situer et nous intégrer dans une société, que pour nous valoriser à l'excès. L'objet devient, sous le couvert de promesses relationnelles, le miroir quasi exclusif de nos désirs individuels, et de nos rêves de puissance, qui bien souvent nous isolent des autres formes de vie. (6)

– Cette folie de la nouveauté à tout prix nous emmène aussi à vivre dans un monde de faux progrès : selon une enquête d'ACNielsen, sur 25 000 nouveaux produits de consommation, seuls 2 % sont réellement innovants.

L'homme, fasciné par ses créations joue avec elles et les privent de tous buts réels.

4 – Perte d'un sens à donner à sa vie : cet aveuglement porté à nos réalisations matérielles nous entraîne de plus en plus à leur attribuer des fonctions allant bien au-delà d'une simple aide matérielle : nous demandons dorénavant aux industriels, à travers le « marketing religieux » de nous aider à vivre des expériences grandeur nature, et surtout, de pouvoir "acheter" en magasin des objets capables de donner un sens à notre vie.

- Aux États-Unis, le Café St. Bart est un restaurant ouvert au cœur même de l'église St. Bartholomew de Manhattan… Pour le prix d'un ticket repas, nous pouvons désormais obtenir « en bonus » un sentiment religieux. (7)

5 – Appauvrissement des biodiversités : le plan “Brand focus” du groupe Unilever – une des plus grandes multinationales mondiales de l’alimentaire – vise à la constitution progressive, d'ici à 2004, de seulement une quarantaine de mégamarques mondiales, au lieu des 1600 actuelles. (8)

- Pour le monde agricole, les recherches de performances productives ont beaucoup réduit la diversité des espèces domestiques et cultivées : des trente races bovines existant en 1950, seulement trois sont utilisées pour 98 % du cheptel aujourd'hui. Les autres sont menacées de disparition pure et simple. 90 % des maïs européens viennent d'une seule souche. Une seule variété de pomme (golden) fait les trois-quart de l'offre marchande. (9)

- En France, 200 familles sont maîtresses de l'économie française et, en fait, de la politique française. (10)

Ces exemples, apparemment disparates, démontrent une chose : au nom de l'efficacité économique, la pensée technologique tend à supprimer la biodiversité des cultures et des formes de vies.

6 – Standardisation et rejet de la différence : sans le savoir, par la fascination du clone, et au nom d’une qualité mal comprise, nous préparons le terrain à l’eugénisme : le mythe de la race parfaite, que l'on croyait disparu avec le Nazisme, se prépare à renaître grâce à l’avènement des biotechnologies génétiques.

- Quoi de plus normal qu'un yaourt reproduit à des millions d'unités, ou qu'un étalage de pommes au poids et à la forme quasi-identiques ? La reproduction à l'identique est depuis longtemps perçue comme un signe de qualité. Les machines à calibrer les oeufs rejettent impitoyablement le moindre élément différent.

7 – Peur et non intégration des autres formes de vie : nous vivons entourés de centaines de milliers d'espèces et partageons avec elles la même planète. Les sciences de l'écologie et du comportement animal nous apprennent, entre autres, que les espèces animales et végétales participent à l'élaboration de ce monde. Nous représentons un pourcentage infime de cette somme de vie.

Malheureusement nous craignons au fond de nous la nature : nous ne l'acceptons vraiment que sous forme de parcs "naturels", de plantes d'appartements, ou de chiens et chats domestiques.

La vérité est que, malgré un courant actuel positif de retour à la nature, celle-ci reste pour l'instant absente de nos grands projets de civilisation : l'avenir sera virtuel, technologique et peuplé de nos propres créations : robots, manipulations génétiques intelligence artificielle. La peur de notre animalité et la fascination infantile de nos pouvoirs nous isolent des autres formes de vie. (11)

"L'humanité est malheureusement tombée dans la conviction que la technologie peut tout…"

8 – Les fausses réponses technologiques à de vrais problèmes de société
L'humanité est malheureusement tombée dans la conviction que la technologie peut tout :

- L'informatique et Internet pour tous dans les écoles sont supposés être la prochaine grande révolution : si ces outils peuvent faciliter et accroître l'accès à certains savoirs, ils ne résoudront jamais les deux vrais défis que doit affronter l'éducation scolaire : quels savoirs enseigner à nos enfants, comment mieux leur inculquer certaines valeurs telles que le respect de l'autre, la non-violence ?

Suite aux attentats américains du 11 septembre 2001, la CIA à réalisée qu'une partie de la raison de son échec dans la lutte anti-terroriste provient de sa trop grande confiance accordée aux systèmes high-tech de surveillance, au détriment du facteur humain dans la quête d'informations secrètes. Pourtant cela n'a pas empêché peu de temps après un magazine français de titrer triomphalement en première de couverture "La technologie contre le terrorisme". (12)

9 – Un savoir scientifique fondé sur des dogmes à revoir : la vision scientiste actuelle, basée sur le réductionnisme – partir du plus petit dénominateur commun, démonter pour comprendre et revenir au global – a permis des progrès spectaculaires indéniables.

Hélas, cette approche mécaniste, centrée d'abord sur l'efficacité, a aussi accouchée de magnifiques usines à gaz. C'est un fait : la performance de nos technologies s'obtient très souvent au prix d'une grande complexité, d'une énorme consommation énergétique, et d'une grande fragilité de conception.

La folie de sécurité industrielle qui s'est emparée de la France en septembre 2001, après l'explosion spectaculaire d'une usine d'engrais à Toulouse, a occulté l'essentiel : cet usine fabriquait un produit… inutile.

- Les plantes étaient autrefois nourries avec les déchets animaux et végétaux de la ferme (engrais organique). Cette façon de procéder résolvait à la fois le problème du traitement des déchets fermiers et évitait la fabrication artificielle d'engrais polluants à fabriquer. Pour accroître le tonnage des productions végétales, la « science » s'est mise à alimenter les plantes avec du pétrole (engrais minéral).

- Pour quel résultat ? Si la production a pu croître spectaculairement, ce fut au prix d'une facture pétrolière énorme (50 % des importations pétrolières françaises sont destinées à l'agriculture), d'un coût supplémentaire de traitement des déchets fermiers, d'une pollution des sols et des nappes phréatiques, et d'une fragilité bien plus grande des végétaux face aux maladies.

Une enquête britannique récente montre que le modèle occidental de techno-agriculture n'est pas rentable. (13)

Autre constat : ce qui est perçu comme une victoire de la science est en fait souvent… l'art de réparer ses propres erreurs : pots catalytiques, incinérateurs, traitements antipollution, etc.

10 – Pollution invisible et gaspillage : selon des chercheurs néerlandais, les pesticides seraient responsables d'une baisse de qualité des spermatozoïdes de 50 à 70 % des agriculteurs, arboriculteurs, horticulteurs. Dans les pays du sud, ils tuent chaque année 200 000 personnes et en intoxiquent deux millions.

Les pesticides sont des composés artificiels créés par l'homme. Ils ne représentent qu'une part infime de ses créations : quatre millions de produits chimiques, inconnus il y a peu circulent aujourd'hui entre les hommes. Des preuves de leur nocivité éclatent régulièrement. Beaucoup restent méconnus du grand public. (14) La pollution invisible est désormais l'une des plus grandes menaces méconnues que l'homme ait jamais eu à affronter.

Soulignons que le gaspillage insensé des biens de consommation est aussi une forme aggravée de pollution. Quand elles existent, les techniques de recyclages, valorisations énergétiques, etc. sont loin d'être au point, et génèrent elles-mêmes des déchets très dangereux :

- Les incinérateurs, outre la désormais célèbre dioxine, rejettent aussi des furanes, chlorophénols, phosgène…

Conclusion : imaginer autrement
Si l'homme a été conçu par dame nature pour être particulièrement doué dans la création d'outils, il n'est pas sur du tout que celui-ci, pour l'instant, en soit digne.

Le vrai problème n'est pas tant la technologie que la techno-pensée. La vérité est que la race humaine en est encore à sa préhistoire. Quand les guerres auront été définitivement abolies, alors commencera son véritable âge de raison.

En attendant nous devons prendre conscience que les objets que nous créons sont d'abord les projections matérielles d'un désir infantile de se prendre pour Dieu.

Heureusement, il existe une façon d'utiliser judicieusement nos dons de création matérielle : bienvenue dans le monde du low-tech, sujet de l'article suivant : « Low-tech, la deuxième voie technologique ».

Sauveur Fernandez

Sauveur Fernandez, 43 ans, est consultant en communication et innovation responsables. Il est aussi le Fondateur et l'animateur du site l'Éconovateur. En savoir plus.

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Bibliographie/En savoir plus :

– (5) Contrairement à quasiment toutes les autres espèces vivantes, l'homme ne naît pas avec des outils spécifiques, adaptés à une tâche particulière, et fournis une fois pour toute. Ses mains, son cerveau sont d'abord des méta-outils : ce sont des outils qui servent aussi et surtout à concevoir d'autres outils, afin de s'adapter encore plus à un maximum de situations nouvelles. En ce sens, son système digestif (l'homme est omnivore) est aussi un méta-outil : l'homme peut tout manger, donc s'adapter à beaucoup d'environnements différents. Nos facultés de raisonnement, elles, constituent un méta-outil conceptuel. Nous sommes donc une espèce avec une adaptativité maximale. Ce qui nous confère un avantage sélectif évident. La particularité de la pensée occidentale est d'avoir confondu au fil des siècles avantage sélectif et supériorité d'espèce. Ce que n'ont pas fait les autres civilisations.

(6) Sur la charge symbolique naturelle des objets et leur
déséquilibres actuels, lire la synthèse des livres « Petites manipulations d'aujourd'hui » et « Comment l'esprit vient
aux objets »
.

(7) Article : « De la religion marketing vers le marketing religieux », Marketing magazine, n°64, novembre 2001, page 16

(8) Pour en savoir plus, lire Chez Unilever, ainsi meurent les marques

(9) Extrait d'un rapport ministériel : agriculture, monde rural et environnement : qualité oblige

(10) Les concentrations sont un phénomène inéluctable

(11) Pour en savoir plus, lire La tentation de l'inceste de civilisation

(12) Newbiz, n° 15, novembre 2001

(13) « Les coûts masqués de l'agriculture intensive », Courrier International, n° 534, 25 janvier 2001

(14) Extrait du livre « La pollution invisible », de Mohamed Larbi Bouguerra, édition PUF, science histoire et société 1997

Tous les articles sur les sciences et technologies
par ordre de lecture recommandé

La tentation de l'inceste de civilisation : notre époque, amoureuse d'elle-même et de sa technologie, ignore superbement les autres formes de vie : nous vivons un inceste de civilisation.

High-tech : bienvenue en technotopie (1re partie) : le progrès technologique, au-delà de ses bienfaits indéniables, provoque aussi des crises multi-sectorielles dangereuses…

High-tech : bienvenue en technotopie (2me partie et fin) : la face sombre de la technocroyance, et ses conséquences.

Low-tech : la deuxième technologique (1re partie) : une autre voie technologique existe, qui peut nous éviter de choisir entre confort de vie et société du risque. Historique des sciences et technologies low-tech.

Low-tech : la deuxième voie technologique (2me partie) : définition et exemples.

Low-tech : la deuxième technologique (3me partie) : les 4 points fondamentaux du low-tech.

Low-tech : la deuxième voie technologique (4me partie) : les obstacles au low-tech.

Low-tech : la deuxième voie technologique (5me partie et fin) : low-tech versus high-tech, vivre et penser low-tech dès aujourd'hui.

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