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Low-tech, la deuxième voie technologique Par Sauveur Fernandez 

Mai 2003 – Troisième partie (3/5)
Révisé le 1er novembre 2003

Visuel low-techUne deuxième voie existe, qui peut nous éviter de choisir entre retour à l'âge des cavernes et face sombre du high-tech (pollution, gaspillage des ressources…) : le low-tech

Suite de l'article sur la quête d'une utilisation bénéfique et sûre des pouvoirs technologiques de l'homme.

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La deuxième partie à défini ce qu'est le low-tech, en démontre sa richesse conceptuelle ainsi que sa méconnaissance publique, et le compare avec d'autres dénominations utilisées.

3 – LES 4 PRINCIPES FONDAMENTAUX DU LOW-TECH

1 – Toute création scientifique et technologique devrait commencer par une nouvelle définition du progrès humain, une recherche globale de sens qui inclue l'homme, les autres formes de vie, et l'environnement
Cet aspect immatériel du low-tech est le plus important, tous les points ultérieurs en découlant : l'imaginaire occidental actuel est fondé sur la peur profonde de la nature, sa certitude d'être une espèce supérieure, et sa fascination quasi-incestueuse en ses propres pouvoirs de création technologique (1).

Toute tentative de créer des technologies « propres » et humanistes doit donc commencer par « dépoussiérer » l'imaginaire actuel, en promulguant une vision moins apeurée et plus harmonieuse de la place de l'homme dans la nature. Des sciences et technologies saines doivent intégrer dans le cœur même de leur méthodologie les 3 paradigmes suivants :

1/AEnrichir l'homme : au cœur du projet social.
Il peut paraître surprenant de désirer recentrer le progrès technique sur l'homme, puisque l'imaginaire moderne prétend justement à son bonheur. Nous avons vu cependant toute l'ambiguïté de cette certitude. Les fameuses théories sur la « destruction créatrice », la société de l'information, l'apparition de machines sans cesse plus sophistiquées (portables, ordinateurs, biotechnologies…), peinent à masquer une fragilisation croissante du lien social, doublée d'une montée constante du chômage et des votes politiques extrêmes, mettant l'homme en porte à faux avec ses propres œuvres technologiques. Comment résoudre ce paradoxe ?

a/ – Toute technologie devrait constituer un progrès global, non seulement pour la fonction d'usage à laquelle elle est conçue, mais aussi pour sa fonction sociale (assurer tous les besoins élémentaires d'un individu ou d'une famille : travail, sécurité, et lien social).

b/ – Une autre approche complémentaire consiste à privilégier l'usage direct et régulier des outils naturels dont nous disposons (mains, yeux, pieds, et même raisonnement (outil conceptuel)), avant de les utiliser pour créer des extensions technologiques de nous-même (prothèses) : voitures, machines, télévision, téléphones, ordinateurs…

– Les caméras vidéos de surveillance représentent une des solutions actuelles privilégiées par les pouvoirs publiques pour lutter contre l'insécurité : elles sont donc dans ce sens une source de progrès. Hors, l'ouvrier qui travaille à leur fabrication, n'est pas plus assuré que dans les autres secteurs industriels de conserver son emploi, ni d'être plus en sécurité, surtout s'il habite dans un quartier défavorisé. Son ressentiment aura alors des chances de se manifester en votant extrême droite…

– La réponse véritable à l'insécurité urbaine ne passera pas par la privatisation de la sécurité ou des espaces de vie, l'installation forcenée de caméras de vidéo-surveillance, la construction de plus de prison ou des centres pour mineurs, etc., mais d'abord et surtout par la l'action et la prévention sociales directes : intervenants sociaux, élus, médiateurs, policiers, acteurs associatifs, laïcs et confessionnels ; seule réponse efficace et humaine à l'exclusion de masse, aux incivilités et à la violence urbaine (avec l'instauration progressive d'une économie moins déshumanisée car déconnectée actuellement de ses devoirs sociaux).

1/BEnrichir la biodiversité : tenir les autres espèces vivantes pour sacrées, participer à leur épanouissement.
Il faut se convaincre que le bien-être de l'homme passe aussi par le respect profond de toutes les formes de vie animales et végétales qui peuplent cette planète. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, nous possédons en effet sur eux un pouvoir de destruction total.

Mais tel un roi régnant sur ses sujets, cette domination est en quelque sorte très relative, car nous dépendons tout autant de TOUTES les formes de vie présentes sur terre qu'elles dépendent de nous. Les sciences écologiques ont mis en effet en évidence le rôle complexe et interactif joué par la biodiversité terrestre globale : diminuer inconsidérément la biodiversité revient en quelque sorte à fragiliser la vie entière, y compris l'espèce humaine. Malheureusement la tentation eugénique n'est jamais très loin chez l'homme moderne, qui la pratique aussi d'ailleurs sur lui-même :

– Une des grandes fierté des technologies actuelles est la notion de fabrication à l'identique d'une multitude d'objet, fatale à la biodiversité industrielle. Calibrage des œufs, pommes toutes semblables et sans défaut, chaînes de restauration, fusions à répétitions des entreprises, cet eugénisme industriel démontre une volonté manifeste de contrôle et de domination de l'homme sur les autres espèces… et sur lui-même.

– Le domaine agricole est certainement le secteur d'activité ou un autre regard au monde peut s'exprimer d'une façon spectaculaire : les rizières de Bali, célèbres pour leurs cultures en terrasse, se basent sur une agriculture inchangée depuis mille ans. La révolution verte des années 70, initiée par l'Occident, s'étant révélée catastrophique sur le long terme, ce pays redécouvre que ses techniques ancestrales, basées sur un ensemble de croyances religieuses et de connaissance écologique approfondie des cycles de l'eau, des variés locales de riz, etc., sont somme toute beaucoup plus productives et sophistiquées, tout en favorisant la biodiversité locale et en préservant l'environnement.

1/CPréserver l'environnement :
Ce troisième volet porte sur la protection du support même de toute vie : la planète Terre. Toute technologie responsable devrait en effet, lors de sa conception, son utilisation, et sa destruction (ou cycle de vie par les professionnels) ne prélever dans l'idéal aucune énergie qui ne soit pas renouvelable, et ne dégager aucunes substances nocives. Il existe à l'heure actuelle très peu de produits qui répondent à ces critères… Cet aspect, plus technique du degré de nuisance écologique d'un produit est nommé écoconception (2) par les spécialistes (en n'oubliant pas cependant que l'objet le moins polluant est celui que l'on utilise pas…).

2 – Privilégier l'innovation sociale à l'innovation technologique
Face à un problème donné (se sentir mieux dans sa peau, maigrir, se protéger, « nourrir » le monde…) nous avons une forte tendance à privilégier une réponse technologique unique (prendre des antidépresseurs, des substituts de repas, placer des caméras de surveillance dans les rues, recommander les hypertechnologies OGM aux pays émergents pour lutter contre la faim).

Cette façon systématique et pathologique de procéder, privilégiée par une économie de marché hypertrophiée en quête permanente de nouveaux marchés, génère très souvent de nouveaux problèmes, en faisant l'impasse sur des solutions « durables » bien plus efficaces sur le long terme : c'est ainsi que les « pilules du bonheur » évitent de s'attaquer en profondeur aux vraies causes de notre mal-être (difficultés à communiquer…) ; malgré le rêve collectif d'un ventre plat, l'obésité augmente dans les pays riches ; le citoyen rassuré par les caméras vote quand même pour l'extrème droite pour se tranquilliser encore plus ; la faim dans le monde n'est pas un problème technique qui se résoudra grâce aux technologies génétiques : il se réglera seulement par la souveraineté alimentaire des pays émergents (3).

Il convient donc de privilégier des outils immatériels tels que la sociologie, la politique, l'écologie, la communication ; combinés intelligemment avec des technologies matérielles, seule cette approche permet de résoudre vraiment en profondeur les grands problèmes de notre époque, et de satisfaire plus pleinement sur le long terme le consom'acteur.

La micro-thérapie, alternative aux calmants « durs » : en Argentine, un hôpital psychiatrique lance sa propre station de radio – la Colifata – animée par les patients eux-mêmes. Ce qui leur permet de sortir de leur chambre, et de retisser naturellement des liens avec l'extérieur (4).

– Les Jardins de Cocagne sont des jardins biologiques collectifs à vocation d'insertion sociale : le consommateur adhérent peut aller chercher lui-même les produits au jardin, ou bien les retirer dans l'un des points de vente bénévoles. En 2002, 16 000 personnes en réinsertion ont travaillé comme maraîchers et jardiniers. Ni entreprise, ni association classique, leur activité, qui concilie utilité sociale et exigence de productivité, est à la croisée des champs social, économique et politique. (5)

3 – La nature pour modèle : l'art de l'observation globale
Pour imaginer ou fabriquer un objet, la nature est le meilleur champ d'inspiration qui soit. Pourquoi ? Tout simplement parce que chacune de ses créations intègre d'emblée les problématiques suivantes : pollution zéro, biodégradabilité ou recyclage totales, économie maximale d'énergie et de moyens, utilisation de « technologies » simples et éprouvées sans risques « d'effets secondaires » (nous utilisons les mêmes matériaux cellulaires que les animaux… et les plantes) (6), et, surtout respect de toutes les formes de vies par le maintien de la biodiversité.

« Aujourd'hui, de plus en plus de scientifiques s'inspirent de la nature : mais les pièges sont nombreux… »

Cependant, les pièges sont nombreux : aujourd'hui, de plus en plus de scientifiques s'inspirent de la nature, mais par manque de vision globale, ils se focalisent sur une partie seulement des qualités précédemment citées, ruinant ainsi le désir initial de concevoir un écoproduit réellement performant. Certains domaines industriels (électronique) et des contraintes économiques trop fortes ne permettent pas non plus d'emblée d'atteindre ce « Graal » naturel. Entre contraintes réelles et vision étriquée, les possibilités restent cependant vastes.

Un exemple d'inspiration naturelle imparfaite : le lotus, plante originaire d'Asie, possède des propriétés auto-nettoyantes et anti-salissures remarquables. Son secret (un revêtement cireux hydrophobe) vient d'être découvert récemment. Le Lotusan, une peinture pour façade dotée de cette propriété, est un des premiers produits à voir le jour. Mais ce produit, remarquable au demeurant, n'apporte aucune précision quand à sa biodégradabilité et à son process de fabrication. Il ne laisse, de plus pas « respirer » les murs (7). La chaux, utilisée depuis des siècles, sans être auto-nettoyante offre des qualités écologiques bien plus globales et plus importantes.

Un exemple d'inspiration naturelle idéale : les jardins épurateurs sont un procédé d'épuration des eaux usées domestiques par les végétaux. Véritables stations d'épuration, leurs avantages sont multiples : pas de déchets ultimes (boues d'épurations), large gamme d'utilisation, du pavillon à la collectivité de 1000 habitants ou plus… Elles peuvent aussi servir à des fins de piscicultures… et de jardins publiques ! Des éoliennes peuvent venir en renfort pour le brassage (8). Les nouvelles piscines low-tech à filtration végétale active s'inspirent de ces procédés.

4 – Redécouvrir la mémoire des peuples : un autre regard sur la tradition
Le principe du « saut technologique » si cher au high-tech (inventer des technologies qui surclassent définitivement tout ce qui s'est fait auparavant : biotechnologies, nanotechnologies…) n'est pas toujours bénéfique : son plus grand inconvénient est de renier un peu trop vite le « savoir des anciens » : les mythes, les rites, les traditions – classés désormais comme des reliques sociales d'un autre temps, ou pire, comme un frein au progrès – sont un fait une véritable mémoire collective des peuples : loin d'êtres obsolètes, un de leurs rôles majeurs est d'offrir aux générations suivantes le meilleur du passé.

Nos ancêtres paysans savaient par exemple, sans qu'il y ait eu les moindres recherches sur le sujet, que l'on ne nourrit pas les herbivores (les vaches ) avec des animaux morts. Le vrai progrès, c'est d'abord une tradition qui se prolonge, s'adapte et s'enrichit (9). Les exemples ci-dessous restent une source d'inspiration inégalable pour aider à résoudre des problèmes actuels :

Quelques exemples français de technologie traditionnelle low-tech :
– Récupération d'eau de pluie avec une ficelle !
Le berger de Malcor place autour de chaque gros hêtre, à un mètre de haut, une ficelle de chanvre pour dériver vers sa citerne naturelle creusée dans le roc toute l'eau de pluie drainée par les branches. Une seule nuit de pluie lui procure de 100 à 500 litres d'eau (10).

Des canalisations naturelles à l'abri du temps : les habitants du Haut-Verdon passaient leur hiver à creuser des troncs de mélèzes au moyen de longues tarières, pour en faire des canalisations imputrescibles qui pourront rester enterrées sans risques pendant des siècles dans les sols mouvants (10).

Conservation des aliments : en Moldavie (Roumanie), des tonnelets de bois gardent le fromage de chèvre 2 ans ! Un mode séculaire de fabrication qui date du Moyen-âge.

Des capteurs solaires low-tech avant l'heure, biodégradables et au coût dérisoire ! Les serres, les cloches de jardiniers et les toits agencés pour faire sécher naturellement les poires d'hiver, raisins, amandes, noix, etc., sont des inventions rurales paysannes centenaires dues à la seule capacité d'observation des paysans (10).

Outils en bois très durs et très résistants pouvant remplacer le métal : à Sauve (Gard), on fabrique encore des fourches en bois, à partir du microcoulier : il faut moins d'énergie pour cela que pour le métal, et le tout est évidemment biodégradable (11).

Outils en métal inusables : les taillandiers, artisans qui fabriquent des outils pour le charpentier, le jardinier, le bûcheron, connaissent les secret pour fabriquer des outils quasi inusables, qui s'affûtent d'eux-mêmes… (11).

– Climatisation naturelle – un exemple de matériau intelligent avant l'heure : les paillottes de pécheurs en roseau de la côte du Roussillon « …Durant l'été, les roseaux se contractent sous l'effet de la chaleur et l'air s'infiltre par les interstices, ce qui permet l'aération de la paillotte… Lorsqu'il pleut, l'humidité fait gonfler les tiges, et le « mur » de roseaux devient étanche… » (11).

– Solidité, durabilité : on pourrait croire que le béton, avec son image de solidité, est le matériau le plus durable. Il n'en est rien. Des techniques ancestrales remarquables comme le torchis armé confèrent aussi solidité et résistance au temps tout en possédant des qualités écologiques que le béton n'a pas (11).

– Quand les déchets deviennent matière première : les cendres des anciens fours à pain étaient recyclées dans les potagers (10). Les vanniers (fabricants de corbeilles) utilisent des matières premières peu utilisées (10). À Savignie (Oise), il subsiste quelques murs de brique réalisés avec des pots défectueux ou des culs de bouteille placés dans l'épaisseur de la construction (10). La chèvre est un balayeur écologique faisant menu de tout buisson et de tout arbrisseau aux lisières des champs et sur les terres en jachères (10).

Suite du dossier (4/5)  Les obstacles au low-tech

Sauveur Fernandez

Sauveur Fernandez, 44 ans, est consultant en communication et innovation responsables. Fondateur de l'écoprospective, une méthodologie prospectiviste pour imaginer et inciter à un futur plus solidaire. En savoir plus

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Annexe

Tous les liens sur le low-tech.

– (1) Pour en savoir plus, lire « La tentation de l'inceste de civilisation »

– (2) En savoir plus sur l'écoconception.

– (3) « Les savant fous de l'agroalimentaire », page 3 - Le Monde Diplomatique, Juillet 1999.

– (4) En savoir plus sur la Colifata.

– (5) En savoir plus sur les Jardins de Cocagne.

– (6) Un autre exemple d'utilisation « technologique » naturelle éprouvée transférée indiféremment d'une espèce vivante à l'autre : comme les mammifères, les abeilles respirent aussi...

– (7) En savoir plus sur le Solutan.

– (8) En savoir plus sur les jardins épurateurs (fichier PDF).

– (9) Il ne s'agit évidemment pas d'idéaliser la tradition au point de refuser toute évolution notable (nostalgie de l'ordre passé ou idéalisation d'un ordre naturel, religiosité sectaire…), mais seulement de reconnaître que les civilisations, comme les individus, se construisent harmonieusement par couches successives (appelées étapes historiques ou étapes de vies) et non en reniant systématiquement leurs expériences passées.

– (10) Exemples tirés de l'excellent livre « L'invention rurale », de Pierre Martel – édition les Alpes de Lumières – 2000 – pages 58 et 38.

– (11) Exemples tirés de la collection « Belles maisons des villages de France »  : Éditions Atlas – Tél : 02 32 29 29 32

Tous les articles sur les sciences et technologies
par ordre de lecture recommandé

La tentation de l'inceste de civilisation : notre époque, amoureuse d'elle-même et de sa technologie, ignore superbement les autres formes de vie : nous vivons un inceste de civilisation.

High-tech : bienvenue en technotopie (1re partie) : le progrès technologique, au-delà de ses bienfaits indéniables, provoque aussi des crises multi-sectorielles dangereuses…

High-tech : bienvenue en technotopie (2me partie et fin) : la face sombre de la technocroyance, et ses conséquences.

Low-tech : la deuxième technologique (1re partie) : une autre voie technologique existe, qui peut nous éviter de choisir entre confort de vie et société du risque. Historique des sciences et technologies low-tech.

Low-tech : la deuxième voie technologique (2me partie) : définition et exemples.

Low-tech : la deuxième technologique (3me partie) : les 4 points fondamentaux du low-tech.

Low-tech : la deuxième voie technologique (4me partie) : les obstacles au low-tech.

Low-tech : la deuxième voie technologique (5me partie et fin) : low-tech versus high-tech, vivre et penser low-tech dès aujourd'hui.

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