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Pour ou contre la pisciculture
Par Jean-Marc Leveque et Gilles Huet  

Première parution dans le magazine Nature et progrès, n° 38, novembre-décembre 2002. Version complète et exclusive sur Internet.

Février 2003

Poisson dauradeTandis que les mers et les océans du globe se dépeuplent, pour cause de surpêche, la pisciculture apparaît comme une réponse crédible à la reconstitution des réserves halieutiques…
Mais cette pratique tient-elle vraiment ses promesses ?
Un expert en pisciculture biologique, et un expert en environnement fluvial nous répondent.

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Pour

Par Jean-Marc LEVEQUE, Directeur du Setrabio-Bioconvergence

Notre consommation moyenne de poissons par habitant dans l’Union européenne ne cesse de croître régulièrement.

Par démarche nutritionnelle, ou par réaction aux multiples scandales de sécurité sanitaire rencontrés dans les filières animaux terrestres, le poisson prend une part grandissante dans nos menus. Nous restons néanmoins de modestes consommateurs comparé aux régimes alimentaires asiatiques.

Dans le même temps, nos ressources halieutiques mondiales se raréfient sous la pression de notre activité de pêche dont les moyens et l’intensité n’ont cessé d’augmenter. Les médias se font l’écho des problèmes structurels (excédent de bateaux et de pêcheurs) induits par l’indispensable gestion de ces ressources. Une alternative à ce rapport Pêche / Consommation : l’aquaculture pratiquée depuis des siècles par les hommes et qui représente aujourd’hui 25 à 30 % des produits aquatiques que nous consommons.

Le citoyen lambda considère très probablement que les espèces marines couramment proposées sur l’étal du poissonnier ou à la carte des restaurants (bar, daurade, turbot et y compris le saumon d’un rose éclatant) sont d’origine sauvage et donc pêchées.

La récente obligation d’étiquetage de l’origine (pêche ou élevage, et géographique) des poissons est un début de transparence, si tant est qu’elle soit respectée par les professionnels du secteur.

« Entre prédateur ou gestionnaire
des ressources naturelles de notre planète, l’homme doit apprendre à mieux gérer. »

Entre prédateur ou gestionnaire des ressources naturelles de notre planète, entre cueillette et culture, entre chasse, pêche ou élevage, il existe une grande latitude de possibilités que l’homme doit apprendre à mieux gérer.

Le pillage des ressources, ou l’élevage à outrance – que le profit ou la volonté d’une alimentation à bas prix génèrent – ne pourra perdurer. Aussi, la collectivité se doit d’encadrer, et de moraliser ses activités.

Dans l’Union, les principaux produits de l’aquaculture sont les poissons (truites, saumons, bars, daurades) et les mollusques (moules, huîtres, palourdes).

La production est passée de 642 000 tonnes à 1 315 000 tonnes en 2000, mais ne représente que 3 % de la production aquacole mondiale. Le taux de croissance de l’aquaculture européenne (3-4 %) est très inférieur à la moyenne mondiale (11-12 %).


L’aquaculture se compose de trois grandes familles :

1. L’élevage de poissons en eau douce (dulçaquicole): la truite est la principale espèce élevée, avant la carpe, mais l’évolution des systèmes d’élevage n’a pas de conséquence sur l’environnement et la qualité des produits.

2. L’élevage de mollusques marins : il s’agit d’une activité traditionnelle, souvent pratiquée dans des exploitations familiales de petites tailles avec des techniques peu élaborées. Cette activité ne requiert pas l’alimentation des animaux puisque les mollusques d’élevage se nourrissent des nutriments naturels du milieu, ce qui peut engendrer de fortes fluctuations du fait des risques écologiques.

3. L’élevage des poissons marins : cette activité est la plus récente car initiée dans les années 70 et techniquement plus complexe. La production est dominée par le saumon, qui du fait de sa rentabilité à une certaine époque a vu de gros investisseurs arriver avec des objectifs « industriels ». Ces dernières années l’élevage des bars et daurades en Méditerranée a connu une forte croissance.

L’Aquaculture s’est développée dans l’Union, souvent dans des zones rurales ou des régions périphériques dépendant de la pêche ou les autres possibilités d’emploi font traditionnellement défaut.

La compétition pour l’espace, à l’intérieur des terres (truites) ou sur le littoral (mollusques, bars, saumons, …) ne doit pas conduire à l’intensification, comme à toutes les dérives rencontrées dans l’élevage des animaux terrestres.

Cette activité humaine, comme tant d’autres, mais certes dans un milieu bien particulier, peut et doit se raisonner ainsi que se réglementer afin de tendre vers plus de qualité, de durabilité, de bien-être pour les animaux, et de faible impact sur l’environnement.

Tels étaient nos objectifs, lors de la rédaction du cahier des charges pisciculture selon un mode de production biologique.

Au cours de ces quelques années de rédaction, de concertation, de négociation préalable à toute homologation, il m’a été permis de constater toute la palette des situations, des systèmes et des intentions des opérateurs de ce secteur.

Il est possible de bien faire, respecter le milieu, le bien-être des animaux et offrir des produits sains et de qualité. Mais cela suppose de respecter un certain nombre de choix éthiques et techniques.

Dans le cahier des charges, « Pisciculture Bio » français, qui peut encore évoluer avec l’acquisition de nouvelles compétences ou connaissances, nous avons cherché à définir l’intervention humaine afin de répondre au mieux aux principes de l’Agriculture Biologique.

Pour ce faire nous avons transcrit nos attentes collectives vis-à-vis de :

  • La qualité du milieu accueillant cette activité ;
  • La génétique et la reproduction des espèces ;
  • L’alimentation des animaux ;
  • L’espace de vie ou normes de bien-être ;
  • La prophylaxie et les soins vétérinaires ;
  • Du transport, de la transformation et de l’étiquetage ;
  • Du contrôle à toutes les étapes de la filière.

Puisse cette démarche inspirer l’ensemble de la pisciculture dans la prise en considération de certains paramètres.

L’Union européenne dans sa volonté de développer et de normaliser l’aquaculture fait référence aux démarches écologiques ou biologiques. C’est un bon début.

 

Contre

Par Gilles HUET, Délégué général d'Eau & Rivières de Bretagne

À l’évidence, considérer que la pisciculture pourrait constituer une alternative à la raréfaction des stocks de pêche, c’est poser une fois encore le problème à l’envers.

Ce serait traiter les effets d’un problème réel, celui de la diminution des populations de plusieurs espèces de poissons, plutôt que de chercher à en éliminer les causes. Car enfin, si les stocks de pêche diminuent, il y a bien des raisons à cela ! Prélèvements trop importants de certaines espèces, destruction de juvéniles du fait de techniques de pêche non adaptées, altération des milieux dans lesquels ces poissons se reproduisent ou grandissent.

C’est donc bien d’abord en luttant contre ces causes qu’on peut espérer apporter une réponse durable au problème posé : il faut adapter l’effort de pêche à la ressource disponible en prenant en compte la capacité de renouvellement du stock ; il faut utiliser des techniques plus respectueuses des espèces non cible, et enfin – l’effort à mener est considérable –, il convient d’assurer la préservation des estuaires, des marais et de la bordure littorale. C’est bien de cette façon qu’on peut espérer améliorer progressivement la ressource.

Certes, cela demande des efforts d’adaptation, des moyens financiers, un travail de recherche scientifique et technique, mais surtout, nous le savons, une telle démarche suppose d’abord une volonté inflexible, et c’est souvent cet ingrédient qui fait défaut !

Toute autre démarche ne pourrait qu’encourager indirectement aux pratiques souvent irresponsables qui prévalent aujourd’hui ! C’est bien à la source du mal qu’il faut d’abord agir !

Car en outre la pisciculture ne peut constituer une alternative crédible, surtout si elle est développée de façon intensive et productiviste, à l’image de ce qui s’est passé ces trente dernières années pour l’élevage d’autres animaux, porcs et volailles notamment !

La qualité des poissons produits est généralement médiocre : le caractère concentrationnaire de ce type d’élevages, l’alimentation de piètre qualité, l’utilisation systématique de traitements sanitaires, tout concours à assurer la quantité au détriment de la qualité

« L'impact de ces élevages sur l'environnement est extrêmement important…  »

L’impact de ces élevages sur l’environnement est extrêmement important : détournement des cours d’eau, obstacle à la circulation des poissons migrateurs ( saumons, truites, anguilles, lamproies ), dégradation des biotopes situés à l’aval des rejets, pollution des eaux du fait de rejets chargés en matières organiques, ammoniaque, azote, phosphore, contamination sanitaire des peuplements piscicoles sauvages, nous connaissons bien en Bretagne l’influence particulièrement néfaste de ce type d’élevages !

Enfin, le développement à grande échelle de la pisciculture intensive aboutirait inéluctablement à tirer vers le bas le prix du poisson. La dictature des prix bas, qui donne aux consommateurs une fausse satisfaction, déstabiliserait gravement le marché du poisson, et jetterait sur la paille des milliers de pêcheurs artisanaux qui font aujourd’hui vivre de nombreux ports et les communes littorales !

Pour toutes ces raisons, il faut d’abord préserver les stocks de poissons sauvages, afin d’éviter de devoir développer une activité intensive de pisciculture dont les avantages sont inférieurs aux coûts environnementaux et sociaux, et dont les produits sont de piètre qualité.

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Annexe

Arguments « pour » : pour toute information complémentaire, visitez le site : www.setrabio.com, ou écrivez à : SETRABIO-BIOCONVERGENCE, 36 rue de Picpus, 75012 Paris. Tél: 01 53 44 79 65. Fax: 01 53 44 79 66.
E-mail : setrab@setrabio.com

Arguments « contre » : visitez le site : http://assoc.wanadoo.fr/erb, ou écrivez à : Eau & Rivières de Bretagne, 1 impasse Camille Pelletan, 50600 Lorient. E-mail : erb.dg@wanadoo.fr

En savoir plus

Notes de l'éconovateur : l'article « contre » n'évoque pas un autre argument important contre la généralisation à outrance de la pisciculture : nous mangeons trop de protéines animales, qu'elles soient viandes ou poisson : si les sociétés modernes reprenaient l'habitude de consommer plus de protéines végétales, les problèmes de surpêche (et d'élevage animal intensif polluant) disparaitraient d'eux-mêmes. Lire à ce sujet un extrait de l'article suivant: « Ce qui signifie vraiment manger varié et équilibré ».

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