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Low-tech, la deuxième voie technologique Par Sauveur Fernandez 

Décembre 2002 – Première partie (1/5)
Révisé le 1er novembre 2003

Visuel low-techÀ moins de revenir à l'âge des cavernes, il semble que nous soyons condamnés à accepter la face sombre du high-tech (pollution, gaspillage des ressources…). Et pourtant, une deuxième voie existe, qui peut nous éviter de vivre dans une société du risque permanent : le low-tech. Mais la révolution devra d'abord se faire dans nos têtes…

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NB : pour une analyse détaillée des risques des sciences et technologies actuelles (high-tech inclus) et de leur genèse historique, lire aussi l’article (en 2 parties) « Bienvenue en technotopie ».

Dossier en 5 parties

1 – INTRODUCTION

1/a - entre rejet et fatalisme
L 'article « Bienvenue en technotopie » à démontré que beaucoup de technologies actuelles sont de véritable boîtes de Pandore. Face à ce constat, deux extrêmes sont à éviter :

1 – Déduire que toute technologie est mauvaise. Mais l'âge des cavernes et de l'éclairage à la bougie est bel et bien révolu. Se proclamer pour ou contre les sciences et techniques est un faux problème puisque l'homme est naturellement conçu pour être, non pas seulement un utilisateur d'outils comme toute forme de vie, mais aussi un « créateur d'outils ».

2 – Adopter une attitude fataliste, du genre « la science a certes un côté pile et un coté face, mais nous n'y pouvons rien. Autant garder ses avantages et vivre avec sa face sombre ».

Le vrai débat, en fait, n'est pas tant dans l'outil que dans la vision du monde qui préside à sa conception. Il s'agit donc de se convaincre qu'il est possible, et même indispensable de pratiquer une science autrement. Comment ? En modifiant d'abord notre façon de concevoir le progrès humain, et en bâtissant ensuite sur ce nouvel imaginaire une méthodologie scientifique rationnelle et novatrice.

Bienvenu dans le monde du low-tech.

1/b – Êtes-vous low-tech ?
Avez-vous l'habitude de monter les escaliers plutôt que de prendre l'ascenseur ? Bravo, sans le savoir vous adoptez un comportement low-tech : vous préférez utiliser une technologie ancienne mais éprouvée (l'escalier), plutôt que l'ascenseur, bien plus « high-tech » en comparaison. Pourquoi ? Sans doute parce que vous aimez l'effort et garder la ligne. Et pour cela, un ascenseur, ce n'est pas vraiment l'idéal.

En effet, au-delà d'une fonction de facilitation bien agréable, la technologie high-tech, dissimule des « coûts cachés » (forme physique amoindrie de l'utilisateur, appareil polluant à fabriquer et à détruire, énergétivore). Elle introduit aussi un risque d'appauvrissement du sens de certains actes (perte du goût de l'effort).

Ce petit exemple démontre que seule une approche globale (dite aussi « systémique ») permet de s'assurer de la validité réelle d'une technologie. Avec cette nouvelle lecture, nous constatons non seulement que les meilleures technologies ne pas toujours les plus compliquées, mais que beaucoup de machines anciennes, à l'apparence désuètes, restent finalement très sophistiquées… Tentons dès maintenant de donner une première définition du low-tech :

C'est une technologie responsable qui doit tout à la fois répondre à des fonctions d'usages (s'élever dans les airs…) et remplir simultanément un contrat social global (respecter les besoins sociaux des hommes ainsi que des autres formes de vies), et un contrat environnemental (préserver le bon fonctionnement du « vaisseau » terre).

Une bonne nouvelle: cet idéal technologique, s'il est encore très loin d'être atteint, n'est pas tant tributaire d'une quelconque technologie « miracle » à venir (énergie libre, OGM…), que d'une autre façon de penser le monde… Commençons ce petit voyage dans l'univers du low-tech par le survol rapide de ses racines historiques, en remontant jusqu'à… Dame nature en personne.

1/c – Les racines historiques du low-tech
– L'exemple de la vie elle-même :
Le low-tech est-il un concept « post-moderne » à la mode, ou a-t-il des racines historiques ? Cette façon de concevoir une création technologique est en fait bien antérieure à l'homme, et date d'une certaine manière de l'époque où la vie est apparue pour la première fois sur Terre.

En effet, la nature manie merveilleusement bien le low-tech : elle ne se pollue pas elle-même (sinon, nous ne serions pas là pour en parler), recycle absolument tout (la feuille morte, en quelque sorte matière fécale de l'arbre, va nourrir le sol en tombant), et surtout, institue un sens profond de la vie (que des lignées entières de générations de théologiens et de philosophes n'ont toujours pas réussi à percer), manifesté notamment par le respect total de la biodiversité (qui est en fait « l'art » de faire vivre ensemble un maximum d'espèces vivantes différentes sans qu'elles ne s'anéantissent mutuellement). (1)

La vision occidentale :
Notre mémoire collective occidentale est convaincue que l'homme a toujours souffert de son environnement naturel (froid, faim, peur des grands prédateurs), et que la nature n'a jamais été tendre avec lui (2) : son statut d'espèce maître de son destin n'a pu se réaliser que lorsque la science moderne occidentale a mis à sa disposition des technologies qui lui ont permis de manger à sa faim, de vaincre les maladies, et de dominer (apparemment) enfin un monde définitivement hostile à l'homme.

« La véritable histoire des créations technologiques de l'homme est une réalité complexe et subtile »

Mais la véritable histoire des créations technologiques de l'homme est une réalité bien plus complexe et subtile.

– L'exemple des sociétés primitives :
Si l'humanité a, dès le début de son histoire, manifesté une aptitude naturelle et légitime à la création de prothèses technologiques, il est fascinant de constater que cela n'a pas été toujours pour lutter contre une nature hostile. Certains courants actuels de l'ethnologie (Marshall Sahlins, Pierre Clastres, Jacques Lizot, Robert Jaulin, etc.), développent aujourd'hui l'idée d'une société primitive respectueuse de son environnement et qui, loin d'être condamnée à la rareté, connaissait la véritable abondance, pour une quantité minime de travail. (3)

Nous avons en effet oublié que, si nos lointains ancêtres « primitifs » utilisaient des matériaux et techniques basiques (végétaux, bois, pierre), ceux-ci étaient naturellement biodégradables ou sains, et que leurs techniques « primitives » (traction animale, tonneaux en bois), étaient aussi économes en énergie et non polluantes et somme toute très productives (voir en deuxième partie un exemple avec les rizières de Bali). Aujourd'hui, la science high-tech essaie péniblement de doter ses créations des mêmes qualités.

– Et les autres grandes civilisations du passé ?
Plus près de nous, les Chinois, par exemple, ont maîtrisé bien avant les occidentaux l'imprimerie, la poudre à canon, la boussole, considérés comme des inventions fondamentales (4). Si l'Occident a fini par les devancer, ce n'est pas grâce à un surcroît d'intelligence, mais plutôt, comme nous l'avons vu, à un rapport au monde différent. Le peuple Chinois utilisait en effet partiellement la technologie non pas tant pour maîtriser la nature et s'affirmer en tant qu'espèce vivante supérieure, mais plutôt pour aider à s'intégrer dans un équilibre plus harmonieux du monde. (5)

De façon à peu près similaire, la pensée indienne philosophique traditionnelle, quand à elle, s'interroge surtout sur le « pourquoi ? » inaccessible des choses et des êtres, tandis que ses sciences se concentrent surtout plus modestement sur le « comment ? » des choses. Fait remarquable, la recherche scientifique indienne traditionnelle a été ainsi capable de concevoir et d’exprimer avec une autre terminologie l’existence des galaxies, la théorie des quanta, les atomes et les molécules, etc. uniquement par la perception, l’imagination, la déduction et l’intuition sans jamais éprouver le besoin d’inventer des instruments matériels d’observation ou d’expérimentation comme la lunette astronomique ou le cyclotron. (6)

Les technologies et concepts scientifiques imaginés dans le passé étaient low-tech par le contexte philosophique et spirituel d'où ils étaient issus. Il s'agissait d'abord, répétons le, de relier l'homme au vaste monde, et non pas de le détacher, pour en faire une espèce supérieure, ce qui bridait sérieusement tout usage trop négatif des technologies (7). Les hommes de ces civilisations ne pensaient pas être la création la plus remarquable de la vie.

Précisons que toutes recherches et découvertes anciennes sont véritablement scientifiques dans la mesure où les grands principes rationnels de la science moderne actuelle sont respectés (observation, déduction, principe de causalité, etc.) ; mais la logique imaginaire qui préside à leur utilisation étant très différente, les résultats diffèrent profondément : les mathématiques par exemple – un des symboles même de la logique humaine – n'étaient pas du tout pratiquées de la même façon qu'aujourd'hui, car elles reflétaient une autre vision du monde. (8)

– Le low-tech, l'héritier contemporain
L'héritage scientifique des civilisations non occidentales de l'humanité n'est pas mort, loin de là : les technologies issues directement de ces concepts, qui témoignent d'une prise en compte et d'une compréhension profonde de la vie, et qui peuvent être qualifiés de pure science low-tech sont d'ailleurs redécouvertes de nos jours :

la phytothérapie, l'acupuncture, la diététique, le qigong sont par exemple autant de disciplines étroitement liées, sinon issues des milieux taoïstes chinois, et qui visent, non pas à détruire les microbes ou virus – responsables de tous les maux – mais plutôt à rétablir un équilibre perdu avec eux. Nous sommes loin du « un bon microbe est un microbe mort » de la médecine allopathique occidentale.

Quasiment tous les secteurs de la société redécouvrent ou s'inspirent des technologies low-tech souvent très anciennes : citons brièvement : l'agriculture biodynamique (qui intègre l'influence des cycles lunaires), les constructions bioclimatiques (l'art de jouer avec l'environnement pour bâtir des maisons peu gourmandes en énergie), les techniques de développement personnel (notion de santé psychique, influence commune du physique de l'émotionnel et du spirituel…), les sciences écologiques (prise en compte de l'importance de notre environnement), la démocratie participative (redécouverte de la « palabre » tribale), etc.

Heureusement, les découvertes récentes de la science contemporaine (physique quantique, géométries non-euclidiennes, relativité générale, etc.), ont fait prendre conscience des limites d'une raison et d'une logique toute puissantes (telles qu'édictées par Aristote, Descartes et basées sur le réductionnisme, le déterminisme…) ; elles incitent au coeur même de la science occidentale à participer à l'émergence d'une nouvelle relation au monde, en aidant à l'élaboration de nouveaux paradigmes conceptuels plus respectueux des autres formes de vie. (9)

En attendant, qu'une science « réenchantée » émerge, supprimant définitivement les dangers et errements d'une technoscience déjà en marche, la pensée low-tech permet dès à présent au plus grand grand nombre de concevoir des technologies autrement.

En effet, en privilégiant des réalisations basées sur l'observation profonde de la nature et, surtout, en s'interrogeant d'abord sur leur impact profond sur nos vies et notre environnement, une attitude low-tech peut permettre immédiatement ce que nous désirons le plus au fond : vivre en accord avec nous-même… et avec l'univers.

Suite du dossier (2/5)  Définition et exemple

Sauveur Fernandez

Sauveur Fernandez, 44 ans, est consultant en communication et innovation responsables. Fondateur de l'écoprospective, une méthodologie prospectiviste pour imaginer et inciter à un futur plus solidaire. En savoir plus


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Annexe

– * Tous les liens sur le low-tech.

– (1) Pour en savoir plus sur les stratégies qu'utilise la nature pour créer de la biodiversité, lire une synthèse du livre : « Invitation à la science de l'écologie », de Paul Colinvaux.

– (2) Cette peur de la nature est toujours entretenue, notamment par les sermons classiques racontés aux enfants du genre « si tu ne te couches pas, le méchant loup va te croquer », ou par la peur « moderne » des insectes, microbes, acariens. Pour en savoir plus sur les causes profondes de l'attitude ambiguë de l'homme face à son environnement, lire une synthèse du livre de François Terrasson « La peur de la nature ».

– (3) Réflexion sur l'éthnologie comtemporaine extraite en page 43 du livre « De la nature », de Serge Moscovici, Éd. Métailié, 2002, 18 euros.
Toujours sur le thème de l'abondance et de la rareté dans l'histoire, lire aussi sur Internet l'article « Définir la richesse : un choix de société », par Patrick Viveret, (se rendre au chapitre : « des sociétés qui refusent l'accumulation »).

Il ne faut pas croire pour autant que les société primitives étaient un modèle de bonté : elles pratiquaient aussi intensément la guerre. Mais au moins avaient-elles des technologies productrices efficaces, non polluantes, et plus respectueuses des autres formes de vie. Pour en savoir plus, lire « à la recherche des lois pacifiques de la guerre ».

– (4) La Chine a maîtrisé, bien avant l'Occcident (jusqu'à mille ans !), plus d'une centaine de technologies décisives. Pour un petit récapitulatif historique de ces inventions, lire « Découvertes et inventions de la Chine ». Pour aller plus loin et appréhender les rapports complexes entre science et culture, lire « Actes du colloque IUFM ».

– (5) Cela ne signifiait pas pour autant que les Chinois étaient aussi un peuple pacifique, sans pensées guerrières. Mais il est intéressant de constater qu'ils ont privilégié une réponse sociale et philosophique plutôt que technologique à des problèmes de société :
Confucius, par exemple, a vécu dans une époque féodale, politiquement très troublée (552-479 av. J.-C.), ce qui l'a certainement incité à étudier l'homme en tant qu'être social et à prôner la justice sociale dans le confucianisme. Aujourd'hui, nous avons plutôt tendance à quadriller les rues de caméras high-tech de surveillance pour résoudre nos propres problèmes de sécurité… Nous avons préféré l'innovation technologique à l'innovation sociale. Pour en savoir plus sur le sujet, lire « Les lois pacifiques perdues de la guerre ».

– (6) Extrait abrégé de : « Actes du colloque IUFM ».

– (7) Là aussi il faut se garder de toute simplification naïve en pensant que ces civilisations vivaient dans l'harmonie la plus totale : car, paradoxalement, si l'Inde, comme les Aztèques, les Indiens d'Amériques, etc. vénéraient la nature, ils ne percevaient pas celle-ci sous la forme d'une mère débonnaire dépourvue d'agressivité (comme le pensent beaucoup d'écologistes aujourd'hui), mais lui reconnaissaient un coté obscure, en considérant la nature comme une force tantôt nourricière, tantôt destructrice. Ils vénéraient la nature parce qu'ils en avaient peur aussi peur

– (8) Il n'existe pas une mathématique, mais des mathématiques, et chacune naît, là aussi d'une vision du monde et de croyances propres à chaque culture : « L'appareillage mathématique n'est strictement d'aucune culture, d'aucune langue, d'aucune civilisation. Parce qu'il est lui-même sa propre culture et sa propre langue… Ce qui n'empêche pas qu'il puisse y avoir des styles mathématiques selon les cultures différentes, ou divers axes de recherches…». Extrait d'un entretien avec Michel Cazenave, paru page 180 du livre « Sciences et archétypes : fragments philosophiques pour un réenchantement du monde », de Mohammed Taleb, éditions Dervy, 2002, 20 euros.

– (9) Pour en savoir plus sur les nouveaux paradigmes de la science contemporaine, lire un extrait de texte issu de : « La tentation de l'inceste de civilisation ».

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