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La tentation de l'inceste
de civilisation
Par Sauveur Fernandez  

15 août 2001 - Révisé le 1 décembre 2002

VisuelMalgré sa nostalgie actuelle de « nature », la pensée occidentale, dans sa réflexion sur le devenir de l'espèce humaine nous entraîne irrésistiblement vers un monde où l'homme n'est perçu que par rapport à lui-même, ignorant superbement dans ses grandes ambitions les espèces animales ou végétales : ce qui peut se traduire par la tentation de l'inceste de civilisation…

Imprimer l'article : éco-prospective, critique, prospective, anticipation, voir autrement, démocratie, attentats, éthique, 11 septembre 2001, non violence, non-violence, pacifisme Recommander l'article Commenter l'article :

En route vers l'ère biolithique
La vogue actuelle du « bio » et un certain retour vers la nature ne doivent pas faire illusion : malgré les crises ou dysfonctionnements actuels (ESB, pollutions, technoscience, globalisation de modèles culturels et économiques uniques…), la civilisation occidentale entraîne la terre entière vers un nouvel âge que l'on pourrait qualifier, selon Hervé Kempf (1) « d'ère biolithique » où l'homme, grâce à la technologie, se dote de plus en plus du pouvoir de transformer son propre corps et devient ainsi « …fils de ses œuvres et non plus de la puissance tutélaire de la nature… ».

La race humaine serait donc destinée à augmenter toujours plus les potentialités de ses cinq sens (concept de réalité augmenté), à s'auto-transformer profondément (manipulations génétiques) et à former finalement un méta-réseau humain la transformant ainsi en un super organisme doté de sa propre vie, constituant selon certains techno-prospectivistes le stade ultime de l'évolution humaine (concept de l'homme neuronal). (2)

Cette « techno-cybervision » s'est largement démocratisée avec la vague de romans de science-fiction cyberpunk (date historique : la sortie en 1986 du livre « Neuromancien » de William Gibson). Elle pénètre de plus en plus dans le champ grand public avec des magazines tels que Wired aux États-Unis.

Conjointement avec l'individualisme proné par une société démocratique et libérale (l'individu peut tout), elle-même transformée de plus en plus en société de marché ultra-libérale, un puissant modificateur de pensée est mondialement en route, qui façonne littéralement le futur de la planète entière…

L'homme amoureux de lui-même : les prémisses actuels
Et c'est ainsi que les tamagoshis, la vague Pokémons, la prochaine déferlante des fameux robots de compagnie, les OGM, nous amènent tous à ce terrible constat : l'homme, en adorant des ersatz, des prothèses mécaniques de vie, se détache de la nature et du contact avec les autres espèces animales ou végétales pour entrer de plain pied dans un monde ou nous sommes fascinés par… nous mêmes.

Nous assistons en fait à une sorte d'animisme dévoyé : les peuples dits primitifs ou premiers ont toujours reconnu derrière chaque objet la manifestation d'une force vitale considérée comme émanant directement de la nature, et qu'ils respectaient et souvent adoraient. Mais aujourd'hui la fascination que nous portons à nos objets (en nourrissant nos tamagoshis par exemple) – non plus création de la nature, mais de nous même – nous éloigne toujours plus des autres formes de vie, alors qu'elle devrait nous en rapprocher.

Au-delà de l'inceste civilisateur : créer un univers ou l'homme serait Dieu, maître de toutes choses
Ce constat d'une fascination incestueuse de l'humanité sur sa propre espèce devrait déjà alerter sur le bien fondé de cette direction choisie plus ou moins inconsciemment par nous.

Il est naturel de concevoir l'homme en perpétuelle évolution (nous ne sommes plus au temps des cavernes), et nous ne doutons pas personnellement que notre espèce puisse être susceptible d'être grandement améliorée, au vu des guerres actuelles, et des plus de 800 millions de mal-nourris sur la planète.

« La techno-pensée ne compte pas améliorer la spiritualité de l'homme, mais accroître la maîtrise matérielle de ce dernier sur les éléments naturels »

Cependant, il y a évolution et évolution : la techno-pensée ne compte pas contribuer à la compréhension respectueuse des autres formes de vie, et à l'intégration harmonieuse de l'espèce humaine avec celles-ci.

Elle cherche surtout à décupler les facultés technologiques de l'homme, afin d'aider celui-ci non seulement à accroître son contrôle sur les éléments naturels et les espèces vivantes, mais aussi – finalité ultime – à créer un environnement artificiel entièrement prévu pour lui, et conçu par lui. L'homme, devenu créateur et maître de chaque forme de vie contenue dans ce monde-prothèse en cours d'élaboration (OGM…), aura ainsi concrétisé son but ultime : devenir Dieu à la place de Dieu.

Faut-il oui ou non « augmenter » nos cinq sens ?
Non seulement ceux-ci nous suffisent, mais ils sont de plus largement sous-utilisés ! Que voulons nous vraiment ? Toujours plus d'informations, ou un bon usage de la dite-information ? Vingt-six lettres d'alphabets seulement permettent d'écrire des chefs-d'œuvre…

5 sens « normaux » suffisent à remplir leur véritable tâche, à savoir la découverte de l'autre (humains et autres formes de vie) et l'enrichissement mutuel. Devenir meilleur grâce à l'autre, et avec l'autre…

L'acharnement à vouloir améliorer constamment nos perceptions sensorielles nous fait aussi passer à côté d'autres possibilités étonnantes de notre cerveau, de terrains d'aventures psychiques innés explorés depuis bien longtemps par les soufistes de Turquie, chamans de Sibérie ou aborigènes d'Australie. Jean LAMAURIE, auteur des « Derniers rois de Thulé » et créateur de la collection « Terre humaine », constate justement : « Les premiers peuples arctiques ont dix mille ans. Ils savent lire la nature avec leur 5 sens ».

Doit-on manipuler notre programme génétique ?
Pouvoir n'est pas devoir : comment oser même penser que nous devons nous modifier nous-même quand autant de problèmes effrayants de violence, famine, pollutions, pauvreté minent le monde actuel, et que nous paraissons incapables de les résoudre ?

Que penser du concept de cyber-organisme ?
Il est assez amusant de constater que la majeure partie des concepts inspirateurs de cette théorie proviennent… de l'écologie ! Citons parmi les principaux : notion de super-organisme (Planète Gaïa, par James Lovelock), dynamicité des écosystèmes, biocénose, etc.

Le seul problème est que, bien qu'intégrant tous ces concepts, le cyber-organisme ne se nourrit et ne grandit… que par l'homme et lui seul. Les autres formes de voie disparaissent de son projets évolutif ou sont réduites à des rôles d'assistants de l'espèce humaine…

Une écologie dévoyée en quelque sorte…

Vers quoi sommes nous vraiment destinés ?
Il n'est pas question d'apporter ici une réponse définitive à ce débat quasi théologique. Mais nous pouvons tous méditer sur quelques constats :

Nous vivons entourés de centaines de milliers d'espèces et partageons avec elles la même planète. Les sciences de l'écologie et du comportement animal et humain (éthologie, sociobiologie…) nous ont beaucoup appris : entre autre que toutes les espèces participent à l'élaboration de ce monde et que beaucoup d'animaux sont capables d'émotions, possèdent un véritable langage, et même l'art de transmettre de l'information à travers les générations (ce qui était considéré depuis peu encore comme un privilège humain…).

Nous représentons un pourcentage infime de cette somme de vie : le vrai but ne serait-il pas la découverte de soi par la découverte et l'échange avec d'autres formes de vie, notamment en utilisant les pouvoirs psychiques latents de notre cerveau… et en s'obligeant au respect de la vie sous toutes ses formes ?

Les contres forces
Fort heureusement des élément positifs viennent infléchir ce techno-destin :

  1. Le fameux retour à la nature constaté dans les pays « développés » est beaucoup plus qu'une mode, mais un vrai désir de re-sens de vie.
  2. Ce besoin de nature se double d'une prise de conscience progressive que la pollution accélérée de la planète, la perte de la biodiversité planétaire, etc., sont provoquées d'abord par un mode de vie et des attitudes socio-culturelles sujettes à critique (consommation à outrance, culte du progrès…).
  3. Ce constat, surtout initié par la société civile (associations, organisations…) permet, grâce à des revendications appuyées de justice sociale et de respect de l'environnement, d'entamer des transformations politiques et sociales qui s'appuient plus sur des relations humaines intelligentes que sur des technologies « réponses à tout » : ce sont par exemple moins les OGM qui résoudront les problèmes de famine dans le monde qu'une juste répartition des richesses, et une moindre consommation de viande.
  4. Paradoxalement, la science elle-même participe à l'émergence d'une nouvelle relation au monde en aidant à l'élaboration de nouveaux paradigmes conceptuels : la physique quantique, les géométries non-euclidiennes, la relativité générale, la thermodynamique, ont fait prendre conscience des limites d'une raison et d'une logique toutes puissantes (telles qu'édictées par Aristote, Descartes…), qui sont les fondements même de la science « classique », elle-même mère de la technoscience actuelle.

    Les conséquences épistémologiques (étude critique des sciences) de telles découvertes sont fondamentales : il s'avère que la logique et la raison ne sont qu'une manière parmi d'autre d'apréhender la réalité des mondes qui nous entourent. D'autres « intelligences » tout aussi légitimes sont possibles : le symbolisme, la mystique, la l'art, poésie, la pensée analogique (d'où est dérivée l'homéopathie par exemple).

    Ces « nouvelles logiques » ne cherchent pas à détrôner la logique et la raison, mais à remettre plutôt ces dernières à leur juste place : la « toute puissance raisonnante » n'est plus une vision unique et « objectivante » du monde, mais d'abord un outil conceptuel, efficace pour concevoir des réalisations physiques, « matérialiser » des pensées. Les nouvelles logiques « éclairent la raison » en créant du sens : chaque création technologique devrait d'abord en quelque sorte relier plus étroitement l'homme aux univers de vie qui l'entoure. (3)

L'heure du choix
Confrontés aux problèmes mondiaux de façon négative (réchauffement de la terre, SIDA, violences urbaines…), et pris sous le poids d'une culture collective empreinte de convictions fatales (la science peut tout, la nature nous appartient), la marge est faible pour chacun de nous d'entamer une réflexion salutaire sur notre façon de percevoir le monde qui nous entoure, et d'interargir avec lui.

Nous devons nous convaincre que la trop grande fascination que nos pouvoirs innés de création technologique exercent sur nous, le détachement fatal que nous éprouvons face à un environnement vivant, perçu d'abord comme propriété de l'homme, ne sont pas des processus irréversibles de choix de civilisation : il appartient à chacun de participer à une prise de conscience collective, et, surtout, de choisir quelle manière de penser le monde nous voulons léguer à nos enfants.

Une civilisation avertie en vaut deux.

Sauveur Fernandez

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Bibliographie

(1) « L'artificiel», Hors-série de la revue « Science et avenir » n° 116, Novembre 1998
Un excellent hors-série, qui bien que tendant à accréditer la thèse d'une artificialisation perçue comme inévitable et plutôt positive du milieu où vit l'homme, n'en est pas moins riche de réflexions sur le sujet.

(2) « L'homme symbiotique » de Joël de Rosnay, Éditions du Seuil, Paris 1995
L'un des gourous de l'homme neuronal. Une vision « technoïde » de l'homme câblé de demain.

– Voir aussi Le site de l'institut d'Extropie et de Max Moore, son fondateur. : un des hauts lieux actuels de la cyber-techno-pensée. Quand l'eugénisme pointe le bout de son nez…

(3) Pour en savoir plus sur les nouveaux paradigmes de la science, et les liens qui la lient dorénavant aux pensées traditionnelles, lire un excellent livre qui fait la synthèse sur le sujet : « Sciences et archétypes : fragments philosophiques pour un réenchantement du monde », de Mohammed Taleb, éditions Dervy, 2002, 20 euros.

 

En savoir plus

High-tech : bienvenue en technotopie : nos façons de concevoir le progrès et la place supérieure que nous nous attribuons au sein de l'univers résultent d'un conditionnement culturel occidental vieux de plusieurs millénaires.

L'écoprospective : une méthode prospectiviste qui privilégie une vision responsable du futur.

Liens choisis sur l'écoprospective.

Lire une synthèse « La peur de la nature », de François Terrasson, Éd. Sang de la terre, 1997. Ce livre plonge directement dans notre inconscient, et extrait les causes véritables du rapport amour-haine que l'homme entretient depuis toujours avec la nature…

« La plus belle histoire des plantes », « La plus belle histoire des animaux », éd. Seuil, 1999
Savez-vous que nos plus lointains ancêtres étaient assurément des plantes et que les animaux nous influencent bien plus qu'on ne le pense ? Beaucoup d'idées reçues s'effacent grâce à ces deux livres… Écrits par des scientifiques humanistes (ça existe encore) : Jean-Marie Pelt, Théodore Monod, Boris Cyrulnik etc.

 

Tous les articles sur les sciences et technologies
par ordre de lecture recommandé

La tentation de l'inceste de civilisation : notre époque, amoureuse d'elle-même et de sa technologie, ignore superbement les autres formes de vie : nous vivons un inceste de civilisation.

High-tech : bienvenue en technotopie (1re partie) : le progrès technologique, au-delà de ses bienfaits indéniables, provoque aussi des crises multi-sectorielles dangereuses…

High-tech : bienvenue en technotopie (2me partie et fin) : la face sombre de la technocroyance, et ses conséquences.

Low-tech : la deuxième technologique (1re partie) : une autre voie technologique existe, qui peut nous éviter de choisir entre confort de vie et société du risque. Historique des sciences et technologies low-tech.

Low-tech : la deuxième voie technologique (2me partie) : définition et exemples.

Low-tech : la deuxième technologique (3me partie) : les 4 points fondamentaux du low-tech.

Low-tech : la deuxième voie technologique (4me partie) : les obstacles au low-tech.

Low-tech : la deuxième voie technologique (5me partie et fin) : low-tech versus high-tech, vivre et penser low-tech dès aujourd'hui.

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