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Écoprospective

Nouvelles du futur

2028, le nouveau visage
de l'industrie cosmétique

Par Anne Andrault et Sauveur Fernandez 

Avril 2003

Visuel flacon cosmétique futur20 mai 2028. Hugo, responsable des achats de plantes pour la société de cosmétique et d’hygiène provençale BellNat, gère les mille et une tâches professionnelles quotidiennes qui lui incombent. Sur les principes de l'éco-prospective, voici la « future » journée d'un passionné des plantes de soin-beauté…

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Le petit CafCer du matin
7 h 45 – Arrivé à son bureau, Hugo enclenche le dialogniouzes et, le fauteuil tourné vers le mur vitré de son bureau, se consacre à son petit plaisir du matin : écouter les dernières nouvelles sélectionnées, un bon CafCer à la main, tout en admirant la ligne d’horizon des montagnes de la Drôme, nimbées encore de brouillard matinal.

Les dernières statistiques régionales et internationales du marché professionnel de la cosméto s’égrènent, bercées par la douce voix de synthèse féminine, mâtinée d’accent provençal :

« Pour les produits de consommation courante, la part obligatoire des ingrédients de base locaux a encore globalement augmenté (fabriqués à moins de 100 km des unités de production), ainsi que la part des produits finis commercialisés localement (à moins de 500 km)… Quant aux produits destinés à l’international, ils voient leur agrémentation spéciale renforcée… L’engouement pour les produits « exotiques » réservés aux occasions spéciales (cadeaux…) ou à la cosméto-thérapeutique, se maintient très honorablement, malgré des tarifs de vente plus élevés…».

À l’instar de la plupart de ses concurrentes de l’industrie cosmétique et la parfumerie, la société BellNat a appris, pour la composition de ses produits, à se passer progressivement d’ingrédients de synthèse dérivés du pétrole ou de certaines formes douteuses de biotechnologie (OGM entre autres). Dorénavant, pour ces entreprises, seules les plantes sauvages ou de culture « durable » sont autorisées, ainsi que des ingrédients minéraux simples.

Des agences internationales spécialisées indépendantes veillent à ce que les ressources agricoles et naturelles nécessaires soient gérées avec intelligence. Cette industrie participe activement au développement des ressources botaniques et agrobiologiques de la planète.

… La voix de synthèse s’interrompt pour signaler à Hugo un message visiophoné prioritaire. La journée commence !

« Allô, oui… Ah ! Salut Dom, alors, tu les as mes pulmonaires ? Ça presse, je voudrais passer à la production rapidement pour préparer mon salon d’automne… Oui, c’est vrai que vous avez manqué d’eau, là-haut. Sinon, j’ai d’autres idées sur tes plantes locales que je pourrais valoriser en cosméto-soin, mais il faut encore que nous allions sur le terrain rencontrer un rebouteux, un vieux berger et une herboriste qui vont nous aider à optimiser leur valeur thérapeutique et cosmétique. Ah, il faut que je te laisse : mon rendez-vous vient d’arriver plus tôt que prévu. Ciao, pense à mes plantes. »

« Empreinte vitale, cueilleurs de plantes,
cosméto-soins…
Bienvenue dans
la cosmétique
de 2028… »

Discussion animée
Bonjour Nimal ! Bon voyage ? Comment ça va au Sri Lanka ?

– Bonjour, Hugo, content de te voir : là bas, c’est la pleine saison des cueillettes de plantes sauvages pour la parfumerie. Ça sent bon partout !

– Nos cueilleurs de plantes aussi sont sur le qui-vive ! Tant mieux. L’empreinte vitale des plantes sauvages rustiques est effectivement plus puissante. Dommage qu’on ne puisse pas faire que de la cueillette, parce qu’on épuiserait les ressources de la planète en une génération !

– Sinon, nous avons un petit problème à régler : notre médecin traditionnel de village, c’est vrai, connaît encore bien des choses inestimables sur la vitalité des plantes en fonction des saisons, etc. Mais par contre, il a des lacunes en conservation des crèmes ! On aura sérieusement besoin de tes compétences, parce que chez nous, tu le sais bien, il fait chaud…

– Ça… En fait, il n’y a pas de miracle : petites doses et frigo ! Si vous continuez notamment à équiper vos locaux en clim’nat, tout ira bien. Mais entendu, je viendrai vous aider. On a bien avancé, sur la conservation, depuis le tournant du siècle. Heureusement que les clients ont compris petit à petit que de tout axer sur le confort d’usage finit par nuire : maintenant, ils acceptent plutôt facilement de conserver certains de leurs produits de soin ou d’hygiène bien emballé dans les supports en bois-conservant, au frigo, ce qui a permis de supprimer les séquestrants dans les savons, par exemple. Ils n’ont plus, comme au début, l’impression de se mettre du beurre sur la figure !

Pour changer de sujet, vous en êtes où, coté prodcoop ?

– La prodcoop ? En fait, il y en a plusieurs maintenant, réparties en bassins de production sur l’île, on a trouvé ça plus pratique qu’une seule grosse coop. Il y a en effet des différences importantes d’une région à l’autre et on a dû adapter les cahiers des charges en fonction des réalités régionales. Du coup, le contrôle global des productions est meilleur, et nous avons moins de cas particuliers et de dérogations à gérer. Ce qui a aussi encouragé des jeunes à se lancer dans des productions très originales.

Mais le meilleur, tu sais, c’est le projet de fabcoop. On s’est mis à une centaine de producteurs pour racheter l’ancienne usine de parfums de synthèse qui ne fonctionnait plus depuis plus de 20 ans. Grâce à ce capital collectif, on a pu aller voir une coopébank qui nous a prêté les fonds pour la rénovation. Trois sociétés de cosmétiques étrangères, Japon, Brésil et Côte d’Ivoire, ont investi dans l’équipement technologique, surtout au niveau des labos de contrôle. Les contrats sont intéressants : elles investissent dans l’équipement, nous, on investit dans la recherche. Elles prennent moins de risques en personnel, nous on prend moins de risques financiers. Et pour la vente, Hugo, avez-vous des projets de magasins ?

– Pas pour l’instant, Nimal. Nous avons atteint notre point d’équilibre entre la grande distribution et la vente directe avec nos coopmag. Je ne te cache pas que je préfère travailler avec les coops. Nos clients, qui sont aussi nos actionnaires, prennent plaisir à aller chercher eux-mêmes « leurs » produits. Certains s’investissent même dans la conception des produits. D’autres viennent régulièrement rendre visite aux plants qui entreront dans la composition de leurs cosmétiques préférés ! Du coup, notre budget communication a beaucoup baissé, puisque les catalogues et autres documents publicitaires sont bien moins nécessaires, avec tous ces contacts en direct. Nous les réservons d’ailleurs à nos produits agrémentés à l’international.

– Tiens, en parlant d’international, nous cherchons des argiles pour nos détergents. Une petite société est en train de se lancer à Sri Lanka qui mis au point un procédé super de récupération des boues argileuses pour éviter l’étouffement des végétations dans les rivières. Ils voudraient s’associer avec une fabcoop pour faire des essais scientifiques indépendants grandeur nature et s’appuyer dessus pour lancer la commercialisation à grande échelle. Ça nous intéresse, forcément, pour notre gamme savonnerie et produits d’entretien. Je te tiendrai au courant, parce qu’il nous faudra des infos.

– Bon, je vois que je n’ai pas fini de voyager, avec tous ces projets de collaboration interentreprises ! Mais finalement, je ne pourrais pas m’en passer ! Allez, pour te reposer du voyage, et comme promis, je t’invite à la fête de « célébration de la Cueillette de l’Aubépine. »

Laissant son ami confortablement installé avec un CafCer, Hugo plonge amoureusement les doigts dans un sachet d’ocre en rêvant aux merveilles qu’il allait pouvoir en tirer…

Anne Andrault et Sauveur Fernandez

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Décryptage

CafCer
L’utilisation de plantes locales dans les boissons est remise au goût du jour grâce à des recettes ancestrales modernisées. Le CafCer est par exemple une boisson douce-amère énergétique à base de céréales locales torréfiées, consommé aussi fréquemment que le café tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Dialogniouzes – Accent provençal – Message visiophoné
Noter la pluralité (et le degré de personnalisation) des moyens de communication utilisés : nous utilisons aujourd’hui le fax, le téléphone, le courrier électronique. Demain viendra le tour du visiophone, du dialogniouzes (messages vocaux de synthèse intelligents) …

Part obligatoire d’ingrédients de base locaux, et part des produits finis commercialisés localement
Au vingtième siècle, consommer un verre de lait provenant de plusieurs centaines de kilomètres de chez soi ou une pizza avec des dizaines d’ingrédient provenant du monde entier paraissait naturel, malgré un gaspillage incroyable de matières premières et de ressources énergétiques dû aux transports, conditionnement, etc. Cette mondialisation économique maladroite exigeait de plus une traçabilité complexe et coûteuse. Petit à petit, le bon sens est revenu en incitant les entreprises à une économie plus localisée (en savoir plus voir plus bas « agrémentation spéciale » et « Prodcoop – Fabcoop »).

Agrémentation spéciale
Un « droit à commercer » mis en place pour réduire les transports internationaux et limiter, dans les pays moins développés, la part de produits agricoles et industriels destinés aux pays plus développés, au titre de l’indépendance alimentaire. Pour obtenir cette autorisation, l’industriel doit démontrer que le produit véhicule une communication responsable* (informations culturelles sur le pays ou le peuple producteur, pour aider à mieux connaître ce peuple producteur), et qu’il peut devenir un support de liens et d’échanges entre les deux pays.

Un des premiers produits alimentaires à recevoir cette agrémentation fut la mangue séchée, autorisée à l’international comme résultant de transferts de technologie low-tech** (fours solaires) et de jumelages datant du 20e siècle entre des lycées professionnels français et africains.

* En savoir plus, lire « 2047, journée ordinaire d’une agence de communication »

** Lire « Low-tech, la deuxième voie technologique »

Ingrédients de synthèse dérivés du pétrole
Lire à ce sujet « Dans la jungle des cosmétiques pseudo-naturels ».

Cosméto-soin
L’utilisation généralisée d’ingrédients naturels – plantes, huiles, essences, etc. – d’excellente qualité dans la cosmétique a permis le développement d’une science réellement fiable, au service des soins du corps. L’efficacité de ces composants végétaux s’apparente en effet à celle des médicaments du début du siècle, tout en restant bien sûr douce et sans effets secondaires. Les consomm’acteurs ont appris à choisir leurs produits cosmétiques en fonction de leur état de santé et de leur moral ! On choisira par exemple une crème tonique au thym et à la lavande si on a un peu le rhume !

Rebouteux – Berger – Herboriste – Médecin de village
Les scientifiques et les industriels ont appris à aller chercher l’information sur le terrain et à tirer parti intelligemment des connaissances transmises de génération en génération dans chaque métier et chaque culture traditionnelle. Des organismes internationaux veillent à ce que ces connaissances soient respectées et que les droits de propriété intellectuelle restent acquis aux populations ou aux corporations qui les détiennent depuis toujours.

Cueilleurs de plantes
Certains fabricants de cosmétiques haut de gamme feront toujours appel à des cueilleurs professionnels, qui parcourront les coins naturels de France à la recherche de plants sauvages ou rustiques. Certains, à l’instar de l’agriculture bio dynamique, tiendront compte de l’heure de la cueillette, des phases de la Lune, etc., afin de préserver au maximum la « vitalité » naturelle de la plante (Voir plus bas « empreinte vitale »).

Empreinte vitale
La science des années 2000 ignore encore certaines données comme la notion de force vitale d’un aliment. Une mesure photographique encore très atypique, la cristallisation sensible, révèle par exemple qu’une plante sauvage n’a pas la même « énergie » qu’une plante de culture, ou qu’une plante déshydratée. Cette mesure est une « empreinte » révélatrice de l’état d’ordre ou de désordre de l’échantillon testé, beaucoup plus que de sa composition. Une science nouvelle est d’ailleurs en train de naître, qui intègre ces données : la bio photonique (science de l’information des cellules).

Clim’nat et maîtrise des micro-climats
La climatisation ou réfrigération actuelle des locaux est efficace mais énormément consommatrice d’énergie. En 2028, l’architecture bioclimatique – bien plus généralisée qu’aujourd’hui – proposera des climatisations « naturelles » beaucoup moins gourmandes en énergies (murs « respirant » autorégulés, utilisation de l’air frais nocturne pour préclimatiser les locaux, etc.). Les paysages agricoles profiteront de la redécouverte de la maîtrise perdue dans l’art de créer des micro-climats bénéfiques pour les plantations. (Lire à ce sujet « Garden and climate » de Chip Sullivan. Editions MC Graw Hill.)

Prodcoop – fabcoop – coopébank - coopmag
Les structures économiques coopératives sont les mieux adaptées aux sociétés qui ont su conserver leurs bases traditionnelles comme la famille, le clan, la tribu, le village…, tout en s’ouvrant aux valeurs modernes (valorisation de l’initiative individuelle et performance de production). Les sociétés occidentales de 2028 sont en train d’évoluer vers ce type de fonctionnement, plus économe en ressources humaines et financières, avec la gouvernance des entreprises, le commerce équitable, le commerce solidaire. Ce dernier insiste en particulier sur l’implication locale des consommateurs qui peuvent devenir à la fois actionnaires et clients des entreprises locales.

Séquestrant
Avec les conservateurs, ce type de produits chimiques de synthèse fut le plus difficile à supprimer des produits d’hygiène et lavants. L’éducation des consom’acteurs a permis en quelques années d’accepter des produits moins « jolis » d’aspect, plus délicats à conserver, et au bilan écologique – donc financier – bien moins lourd.

Bois-conservant
L’apport des connaissances des médecins de village fut inestimable : les moules en bois-conservant en sont un exemple. Il s’agit d’un bois proche du cèdre qui diffuse très lentement une essence capable de conserver certaines pâtes (savons, baumes à base cireuse…) pendant des mois sans aucun adjuvant.

Essais scientifiques indépendants
La recherche scientifique des années 2000 est de plus en plus menacée de stérilité dans la mesure où ce sont des multinationales qui accaparent le plus gros des budgets en recherche et développement. Des milliers de chercheurs, travaillant pour une même méta-entreprise, et dédiés à une poignée de produits industriels de masse, ne remplaceront jamais la créativité de dizaines de milliers de petites entreprises proposant autant de produits novateurs « maison ».

Par exemple, aux États-Unis, le nombre moyen de brevets déposés par les petites sociétés, rapporté à celui de leurs employés, est quatorze fois plus élevé que chez les mille plus grosses entreprises, malgré leur énorme budget de R&D. («Petite entreprise, gros profits « de Jeffrey Fox. Editions l'Archipel - 2006, page 9).

Collaboration commerciale interentreprises
En 2028, les franchises commerciales « clonées » (logos, design des magasins, produits identiques…) cèderont progressivement le pas à une forme de partage d’expérience, de savoir-faire ou d’activités, créatrice de biodiversité commerciale. Entreprises locales et indépendants interactifs resteront propriétaires de l’originalité de leurs produits et de leur enseigne, mais n’hésiteront pas à s’épauler. Les associations de commerçants, les circuits de cinémas français indépendants actuels (Multicinés…), sont un bon exemple de ce qu’il est possible de faire en ce domaine.

Célébration de la Cueillette de l’Aubépine
Le retour à une agriculture plus naturelle et plus proche de la nature verra certainement le retour des fêtes agricoles populaires de saison, comme d’antan.


Rappel

L'écoprospective a pour but, non de prévoir un futur qui serait un simple prolongement de nos comportement actuels, mais de proposer un avenir selon les critères du développement durable, et de suggérer les étapes pour y parvenir, notamment en utilisant au mieux la communication et l'éducation civique dans la société.

Ce futur n'est pas inscrit. Il est seulemment possible. Il nous appartient de le désirer… et de le mériter.

En savoir plus « L'écoprospective, pour une vision responsable du futur »

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