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Habitat

Promesses et menaces
du mythe domotique

Par 
Thuan Huynh

Avril 2002

Visuel domotique critiqueAvis à la population, la domotique se réveille !
Avec un allié de choc, Internet, elle prône à nouveau la fin définitive du balai-brosse, et l'intensification de notre vie sociale. Bénéfices réels ou big brother invité à la maison ?

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Introduction
« Comment faire face à la modernité ? Comment rester dans le coup et profiter du progrès technologique pour finalement mieux adapter ses choix à ses besoins et à ses moyens ? ». Des questions interpellantes, dérangeantes – voire agaçantes – que pose l’ADDI (Association pour le Développement de la Domotique et de l'Immotique) (1).

Selon cet organisme, la maison actuelle est « bête », on doit constamment s’occuper d’elle. Pour être moderne, et s'insérer dans son époque, la maison doit devenir intelligente en rendant facile et automatique la vie de ses occupants, tout en renforçant – grâce à la technologie – la convivialité.

Un cerveau électronique, voilà le cadeau que la domotique compte offrir à chaque maison. Un système « high-tech » qui sera aussi une bonne, une cuisinière, un jardinier, un coursier, un plombier, un réparateur, un animateur de soirée, un majordome, un facteur. Comme au Club Med, l’habitat du futur s’occupera bien de ses occupants. Il ne leur restera d’ailleurs plus qu’à se relaxer et à s’amuser.

Un avenir prometteur (ou presque)
Mais comme le dit Jean-Jacques Marchandise, directeur du développement de la FING (Fondation Internet Nouvelle Génération), « la domotique est née trop tôt, le mot s'est usé avant que le marché ne soit prêt ». Que l’idée inspire des cinéastes comme Jacques Tati dans Mon Oncle (1958), ou qu’elle fasse l’objet de projets, de maquettes et d’expérimentations, le concept n’a accouché pour le moment que de quelques réalisations « notamment en matière de sécurité ou de chauffage ».

Les raisons en sont multiples. Les industriels cherchent à imposer leurs normes, chacun développe ses gammes compatibles, et la baisse des prix des équipements domotiques ne s’est pas produite. La convergence des supports – condition sine qua non à l’émergence de la domotique – n’a fait fantasmer que les érudits du bricolage.

Re-naissance
Nouvelle ère, nouveau souffle. La croissance de l’Internet apporte un nouveau souffle dans les équipements de la maison. On surfe sur sa télévision, on consulte ses E-mails via son mobile, on prévoit de télécharger de la musique directement sur son autoradio. Au nom du même principe de convergence, l’Internet ressuscite la domotique.

Les temps changent : on n’en est plus à relier la cafetière au réfrigérateur. Pour être « in », il faut connecter sa maison – comme son ordinateur – au réseau. Bien sûr, les régulateurs d’éclairage, les ouvertures automatiques des portes et volets ne sont pas abandonnés, mais à ne pas en douter pour les nouveaux chantres de la domotique, il serait bien plus agréable de tout contrôler par SMS ou par click de souris.

Comme les investissements des câblo-opérateurs le démontrent, rien ne serait plus séduisant que la domotique « on-line ». En décembre 2001, la Maison d’Orange – de la filiale de France Télécom – ouvrait ses portes en Angleterre (2). Idem pour la maison « Jeita », cofinancée par le ministère des affaires publiques du Japon et une poignée de consortiums industriels. Trois mois plus tard, rien moins que Deutsche Telekom, Sony, Honeywell, et Volkswagen se rassemblent pour démarrer le projet inHaus en Rhénanie.

La philosophie est commune : « les équipements vendus maintenant en série sur les voitures (verrouillage centralisé, vitres électriques) ne sont pas proposés lorsqu'il s'agit d'habitation. Il est pourtant aujourd'hui aisément concevable de relier à un même réseau des capteurs et des systèmes de contrôle des principaux équipements de la maison. »

Coquille dorée
Pour pousser l’automatisation des tâches à son maximum, les constructeurs n’ont que peu de choix possibles. La première, c’est le câble. La « maison communicante » a un cerveau, il lui manque les nerfs pour bien fonctionner. Va-t-on voir nos murs se remplir de fils de cuivre, de fils électriques, de fibres optiques ? « Pas pour longtemps » peut-on lire sur certains sites, « la technologie par courant porteur est prometteuse. Il s'agit de transmettre des signaux via une ligne de courant classique. Ces signaux passent à une fréquence différente, ce qui ne perturbe pas les appareils ».

Des produits adaptés sont déjà proposés dans le commerce. En Angleterre, cela s’appelle Wireless Modem Jack, en France, EasyClick, pour un prix de 92 euros, soit 20 euros moins cher que le prix moyen d’un modem classique. Forte démocratisation en perspective…

Sauf que. Au Canada, où la technologie est déjà étudiée sous l’angle des radiations électromagnétiques, les conclusions des analyses indiquent que « des champs élevés sont générés par les appareils qui n'utilisent qu'un simple conducteur (sans retour), tels les gradateurs et les systèmes domotiques qui envoient un signal, infrarouge ou autre, sur le câblage résidentiel (courant porteur) de 120 volts ». La controverse est lancée.

La seconde possibilité passe par les ondes. Les informaticiens connaissent bien le Wi-Fi (Wireless Fidelity, appellation anglaise du réseau sans fil), aux capacités comparables avec les câbles très haut débit actuels. Pour certains – les industriels – c’est l’avenir, pour d’autres – l’Union Européenne entre autres – c’est un risque à venir.

Dame Nature câblée
L’hypercâblage n’est pas le seul goulot d’étranglement de la domotique moderne, la plupart des appareils ménagers doivent être remplacés pour être reconnaissables par le système central. La course à l’intégration d’IP (« carte d’identité » de tout ordinateur connecté) a déjà démarré. Cisco System développe le système d’exploitation des futures maisons, Electrolux présente l’aspirateur qui converse avec les autres appareils pour ne passer qu’aux endroits sales (3), Twyford, fabricant britannique de sanitaires, démarre la production des cyber-toilettes qui analyseraient les déjections de son heureux propriétaire…

Abraham A. Moles, docteurs ès sciences, docteur ès lettres, estime un coût de tous ces amortissements de 6 000 euros (30 000FF) par an et par ménage. Outre ce volet financier qui contribue à la fameuse fracture numérique, c’est la question des déchets électroniques qui stigmatise les sociétés de communication.

A l’heure où la Silicon Valley prend conscience du déversement de substances électroniques polluantes dans son environnement, les principaux capitaines d’industrie promettent l’arrivée de colonies de robots électroniques. La domotique, si fière d’amener un meilleur contrôle des rejets ménagers, ne devrait-elle d’abord songer à ses propres déchets ? Car si les occupants de la maison intelligente jouissent du suprême privilège d’éviter les corvées ménagères, ils ne font qu’exporter la responsabilité du nettoyage à l’extérieur du foyer.

« La folie sécuritaire s’empare, se nourrit et se renforce par la domotique »

Gardien délateur
Si le dehors se transforme en décharge, et que le dedans s’améliore, autant profiter de l’oasis de bien-être domestique. En comité restreint, de préférence, l’enfer étant les autres. Une perspective déjà entamée : la folie sécuritaire s’empare, se nourrit et se renforce par la domotique. L’œil électronique n’a pas seulement été crée pour allumer les luminaires en temps voulu, il s’accommode avec délectation du gardiennage de foyer. Avec une insensibilité à l’humain en prime.

Une maison géographiquement isolée demanderait à la rigueur une telle attention, mais à quoi bon puisque les risques de cambriolage diminuent avec l’éloignement. Surtout qu’installer un surveillant électronique a son lot d’inconvénients. Le magazine anglais Design Engineering a évoqué la violation des demeures par les agents électroniques chargés de récupérer les informations confidentielles des foyers.

Une telle menace est tout à fait réelle. On constate sur l’Internet une multiplication de spywares. Ces modules sont installés à l’insu de ses utilisateurs par des logiciels gratuits comme Real Player ou Eudora. Dans quel but ? Servir parfois de conduit à des virus informatiques, et surtout, rapatrier discrètement des informations privées des ordinateurs domotiques pour nourrir des bases de données comportementales commerciales. Ces dernières peuvent ainsi alimenter en informations personnalisées certaines Web-TV anglaises qui proposent déjà « des programmes taillés sur mesure (« one to one » en anglais) à la personne » …

« Sans liens sociaux, rien ne se passe »
Heureusement qu’enfouis dans leur cocon constamment propre et à leur goût, les habitants peuvent encore aller à la rencontre de leurs voisins. Les « Intranet communautaires », prévus à cet effet, seront sensés renforcer les relations humaines.

L’initiative de Cybervoisin de Lyon est un contre-exemple significatif. L’expérience tourna au vinaigre. Les habitants de l’immeuble ne s’étaient parlés que dans le virtuel. La lassitude venant avec la surconsommation de ce nouveau moyen d’échange, et les affinités n’étant pas au rendez-vous, le réseau interne fut délaissé.

Le plus grand succès de l’Intranet communautaire reste celui de l’association Moskova (3), à Paris. Si cette « bande de copains qui voulait au départ échanger des fichiers plus facilement » a réussi à rassembler l’ensemble de l’immeuble dans leur réseau, c’est parce qu’ils étaient « conscients qu'un réseau interne n'est qu'un outil », comme le pense Jean-Michel Fouque. « S'il n'y a pas, au départ de véritables relations de bon voisinage, le réseau ne sert à rien. Mais si l'Intranet se greffe dessus, il peut permettre d'enrichir ce lien social ».

Et c’est bien à la même conclusion qu’aboutissent les chercheurs suédois. En août 2000, la ville et l’université de Linköping, le parc scientifique de Mjarevi, Ericsson, Nokia, Kreatel, entre autres, se sont unis pour le projet HomeCom (5). L’approche est cette fois-ci holistique, la problématique, « quelle infrastructure pour la maison de demain ? ». Le chef du projet, Jan Hederen, annonce les premières observations : « si l'on laissait le choix entre acheter en ligne ou aller dans une boutique, le consommateur (même friand de technologie, comme c'est le cas ici) choisira de faire une pause dans son travail et d'aller à la boutique acheter son sandwich ». Ces résultats ont marqué tant et si bien les consciences de ses collaborateurs qu’un principe en est né : « rien ne remplacera le contact humain ».

Toutefois, renverser la tendance à l'exclusion de la domotique demande qu’on s’interroge d'abord sur la légitimité du désir de confort individuel. L’HIS (Habitat intelligent pour la Santé) (6) de la Faculté de Médecine de Grenoble est symptomatique de cette pensée sociale. Pour pallier à l’insuffisance d’infirmiers et pour faciliter la vie quotidienne des malades, la téléassistance est utilisée pour rester en contact avec les patients directement chez eux.

Une telle initiative a-t-elle vraiment lieu d’exister ? Si la solidarité n’était pas aussi lâche dans nos sociétés, le malade aurait-il autant besoin de matériel électronique pour surveiller ses déplacements et l’obliger à prendre ses soins ?

L’art de masquer les vrais problèmes
Par la domotique, le progrès technique n’aide que le progrès technique, rendant l’habitat toujours aussi incapable de pallier à ses faillites actuelles. L’asthme est souvent l’invité de dernière minute d’une atmosphère intérieure saturée en effluves « high-tech » (formaldéhydes, éthers de glycol, fibres minérales artificielles, benzène, radon…). Il faut le support de climatiseurs pour la rendre plus respirable.

L’exemple du mariage des fabricants de machine à laver et de lessive montre que la fin justifie les moyens. Combinant leurs compétences, ils développent le couple « cycle de lavage-poudre » optimal. Le résultat est satisfaisant, on nous fait croire que c’est plus efficace, on retouche à peine une formule chimique pourtant bien polluante, on affine juste les réglages des machines…

Une pincée de domotique avant d’envisager le même scénario entre fournisseurs de climatisation et entreprises de construction. Les niveaux de pollution intérieure resteront indéniablement en dessous des normes légales, sauf qu’on polluera plus et qu’on aspirera plus… où est le progrès ?

Simple is beautiful
Proposant des solutions simples, économiques et sans artifices, l’architecture bioclimatique reste hors de cette fuite en avant. Exit équipements coûteux et hypertrophie électronique. Ici et là, les murs « respirent » et autorégulent naturellement la température des maisons. L’aération ne repose pas sur du vent mais sur le vent, l’éclairage solaire diminue les factures d’électricité.

Les bioconstructions ont également une vision différente de la convivialité. Organisés en co-housing, les résidents mettent en commun certains équipements (cuisines, garages, pièces à vivre) permettant à chacun de bénéficier du même confort sans avoir à répéter les mêmes dépenses. Rapprochés sans être serrés, indépendants sans être isolés, ce type de résidence facilite rencontres et échanges entre copropriétaires.

« La domotique et l’écoconstruction se différencient surtout par leur vision sociale »

Mais au-delà d’enjeux économiques ou environnementaux, la domotique et l’éconstruction se différencient surtout par leur vision sociale : relations homme-machine ou relations homme-homme ? S’adresser à une personne de chair et de sang, ou caresser affectueusement la tête de l’animal domestique mécanique programmé pour nous apprécier ?

L'aube d'une nouvelle domotique
Pour être vraiment novatrice et bénéfique à la société entière, la domotique devrait s’occuper des vrais problèmes. Comme par exemple celui de l’énergie, l’un des plus gros défis des années à venir.

Le stockage de l’énergie mine le développement de l’électricité solaire. Certains sites en produisent trop, d’autres pas assez. Dans un cas, le surplus est gaspillé, dans l’autre, les utilisateurs sont obligés de recourir à d’autres sources d’énergie. La domotique optimiserait cette gestion : les maisons étant reliées les unes aux autres, les besoins seraient constamment évalués pour partager l’électricité disponible. Les dons d’énergie seraient chose courante, une maison à Marseille pourrait dépanner une de Lille. Redémontrant au passage que la solidarité existe toujours…

Issue d’une culture d’ingénieur, fille d’une logique économique sans-gêne, la domotique – considérée à tort comme la solution idéale pour résoudre les problèmes de l’habitat moderne – a une vision réductrice de la vie en société. Si elle continue à faire parler d’elle, c’est en raison de ses coûteux et fascinants gadgets. Avant d’auto-matiser toutes les maisons, la domotique devrait s’auto-réformer. Sans oublier l’humain et l’environnement, si elle compte trouver ses vraies lettres de noblesse.

Thuan Huynh
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En savoir plus

(1) Des brochures d’installation d’équipement domotique sur l’ADDI

(2) Article de Design Engineering sur la maison Orange

(3) Pour une présentation de l’aspirateur intelligent d’Electrolux

(4) Plus d'informations sur l’association Moskova

(5) Site officiel (en suédois) de HomeCom, le projet de la maison du futur version suédoise

(6) Photos et informations sur l’HIS

Pour aller plus loin

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