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Entreprises Bienfaits supposés et Avril 2002 - Deuxième partie de notre dossier
« Enjeux économiques et risques sociaux de la marchandisation
des données personnelles sur Internet »
Résumé de la première
partie La collecte dinformations nominatives est un principe obligatoire de fonctionnement pour tout site commercial (2). Elle saccompagne souvent dune revente de tout ou partie de ces données afin de garantir la rentabilité de son activité on-line. Pour certains sites cest même devenu la seule raison dêtre. Or, quil sagisse des méthodes de recueil, dutilisation ou de transfert à des tiers, des dérapages peuvent survenir. Limpact est alors évidemment désastreux pour limage de lentreprise concernée, de telles affaires étant immédiatement relayées par les sites et journaux spécialisés. Par conséquent, ces méthodes du marketing on-line, et ces errements, les menaces accrues pour le droit de chacun au respect de sa vie privée, ont amené certains acteurs à sinterroger sur la possibilité et les avantages dune commercialisation par les internautes de leurs propres données. Deuxième partie: bienfaits supposés et dégâts prévisibles de la commercialisation des données personnelles par les internautes Une théorie économique de
la protection de la vie privée Pour défendre cette thèse, il prône linstauration dun droit de propriété des personnes sur leurs données personnelles. Il affirme que ce droit serait la garantie dune meilleure protection de la vie privée car les internautes ne désirant communiquer aucune information à des sites commerciaux seraient laissés tranquilles « par défaut ». Pour les autres, ils auraient la possibilité de négocier tout transfert de renseignements vers une entreprise en en fixant par contrat le prix ou lutilisation. Or, actuellement, ce qui rend le système inique, cest quil existe bel et bien un droit de propriété sur les données, mais ce droit est octroyé aux entreprises qui les détiennent. Et comme leur survie dépend, soit en partie, soit complètement, de leur capacité à en assurer la valorisation, on comprend mieux leur résistance lorsquil est question den rémunérer les « producteurs primaires ». Dans ces conditions, linstauration de ce droit ne
peut résulter que dune intervention de lÉtat.
Avec une telle proposition, la théorie de P. Sholtz, pour emporter ladhésion des professionnels, ne peut simplement consister à imaginer un moyen de mieux protéger la vie privée des consommateurs. Cest pourquoi, il la justifie aussi par une amélioration de lefficacité des méthodes du marketing on-line. Dans le système économique classique, ce qui bride en partie les marchés ce sont les difficultés que doivent surmonter les vendeurs pour rencontrer des acheteurs. La plupart du temps, pour rendre possible cette rencontre, il est indispensable dengager des dépenses publicitaires. Cest le principe du marketing de masse qui est alors mis en branle, où la règle du jeu est la diffusion dun message le plus largement possible en direction de cibles plus ou moins bien définies. Les taux de retour sont souvent faibles. Sholtz prend pour exemple celui des campagnes de marketing-direct qui affichent des taux de lordre de 2% des messages envoyés effectivement lus. (4)
Avec Internet sest ouverte la possibilité dune relation personnalisée avec le consommateur, amenant à la création de règles marketing innovantes et plus efficaces. En théorie du moins, car comme le constate Sholtz, ce qui sest passé dans la réalité cest une migration aux effets désastreux des méthodes du marketing de masse vers le on-line. En effet, alléchés par les facilités quoffre le Web pour récolter des données personnelles, les professionnels se sont surtout lancé dans des recueils éperdus de renseignements sur les internautes. Le résultat sest avéré catastrophique : accroissement des menaces de violation de la vie privée des personnes, nécessité dinvestir dans des outils (finalement beaucoup plus coûteux que prévu) de collecte et de traitement des données, coûts supplémentaires relatifs à lobligation de prévenir les risques de violation de la vie privée des consommateurs, et enfin, pour les mauvais élèves, campagnes de communication coûteuses pour rétablir une image de marque ternie après un dérapage incontrôlé du côté de Big Brother. Et tout cela pour se retrouver avec des taux de transformation toujours aussi dérisoires : de lordre de 0,5% pour la publicité en ligne. Pour Sholtz, ceci est la preuve irréfutable de lincapacité du secteur privé à sautoréguler, et à tirer véritablement parti des potentialités du Net. Il ne peut donc y avoir de salut que dans une intervention de l'État pour le sortir de limpasse dans laquelle il est allé lui-même se fourrer. « Léquation de Sholtz » apporte la solution suivante : une loi qui crée un droit de propriété sur les données entraîne lobligation pour les vendeurs de sadapter aux règles « naturelles » du marketing on-line. En effet, en négociant les informations pertinentes avec les particuliers, on est contraint à une rationalisation dans leur collecte. Il faut sélectionner soigneusement les cibles en rapport avec lobjectif. Pour les personnes qui refusent de communiquer le moindre renseignement, on sait désormais quils ne font pas partie des cibles intéressantes. Cela évite de perdre plus longuement du temps et de largent avec eux. Le fichier qui se constitue de la sorte contient certes moins de noms, mais ceux qui y figurent sont véritablement pertinents, de même que les renseignements qui y sont associés car les personnes concernées ont un véritable intérêt à en assurer régulièrement la mise à jour. On est bien là en rupture avec le modèle du marketing de masse qui fonde sa valeur sur la quantité (alors que le modèle « naturel » du Web, si lon suit le raisonnement de Sholtz, est qualitatif). Ce type de fichier permet de connaître les véritables besoins des consommateurs et donc dy adapter ses offres. Le résultat ce sont des ventes qui augmentent. Cest aussi un premier pas vers la fin du matraquage publicitaire pour imposer au forceps des produits inadaptés, la fin des campagnes inefficaces et coûteuses de publicité, la fin, enfin, des boîtes aux lettres engorgées par des messages publicitaires non-sollicités. Dans cette théorie, lintervention de l'État a donc uniquement pour but dassurer le bon fonctionnement de la machine économique. Il est ce technicien assigné à la vérification des niveaux, au resserrage des boulons, au graissage des rouages. Les réactions et critiques à
légard de cette solution économique au problème
de la vie privée sur Internet Pour ce qui est des réserves portant sur les modalités techniques de mise en uvre du système, il dispose par contre dune réponse plus claire : les technologies telles que celles qui sont développées par sa société, PrivacyRight, ou par une autre comme Meconomy, pourraient facilement sadapter dans ce sens. En réalité, ce qui est surtout frappant cest plutôt ladhésion tacite dune bonne part de lopinion publique, des professionnels du marketing, et de certains défenseurs réputés de la vie privée, tel que David Steer, porte parole de Truste (5). Comme le suggère J. Graham, dans une chronique pour le webzine Clikz.com (6), cette tendance pourrait sexpliquer par la sensibilisation de lopinion tout au long de ces dernières années, après la publication de nombreux articles traitant de la collecte dinformations personnelles et de leur exploitation par les entreprises. En définitive, on dira que lidée dune marchandisation des données personnelles par les internautes semble plutôt aller dans le sens des attentes du public (américain). Elle séduit aussi une partie des spécialistes du marketing, lucides sur les résultats décevants de léconomie numérique, et sur les difficultés existantes pour construire des modèles véritablement efficaces. Ils y voient un moyen dassainir le marché et de débloquer la situation. Enfin, pour certains défenseurs de la vie privée, il sagirait effectivement dune solution efficace pour régler le problème de la protection de la vie privée sur Internet. Mais disons le tout net, cette position nest pas tenable car elle place définitivement la donnée personnelle du côté des marchandises. En essayant dapporter une solution à un vrai problème de société, qui est celui de la marchandisation des données par les professionnels, on attise lincendie en amenant les particuliers à participer pleinement au système. On introduit de la sorte un rapport marchand de chacun à sa propre identité, et on organise la désagrégation progressive de lespace où se déploie la vie privée. Pour comprendre tout cela, il est nécessaire de renouer le fil reliant donnée personnelle, identité et vie privée. Mieux comprendre les enjeux : nature de la
donnée personnelle, crises didentité et désagrégation
de la sphère privée
Une donnée personnelle cest donc ce fragment qui renvoie à une identité individuelle. Cette définition du législateur nous rappelle fort justement que lidentité est cet assemblage déléments de nature disparate : « physique, physiologique, psychique, économique, culturelle ou sociale ». Par conséquent, si lon transforme la donnée personnelle en marchandise, on admet que chacun de ces éléments puisse faire lobjet de négociations marchandes. Crises didentité Des psychologues éminents comme G. W. Allport (18971967), et E. Erikson (1902-1994) (7), ont étudié les éléments fondant le sentiment didentité chez lindividu. Ils ont montré la part importante jouée par ce que lon appelle « les sentiments de valeur » (ou destime de soi). Ces sentiments prennent racine dans nos interactions quotidiennes avec les autres, cest-à-dire dans le contexte social. Les autres nous renvoient une image de nous-mêmes qui nous permet de porter un jugement sur ce que nous sommes, dévaluer notre « désirabilité sociale ». Normalement, nous complétons tous ce portrait par une autre image, idéale celle-là, émanation dun besoin narcissique dêtre reconnu. Le psychanalyste et philosophe E. Fromm (1900-1980) a dailleurs démontré à quel point ce besoin était fondamental dans les sociétés industrialisées. Un droit de propriété sur les données organiserait un système où chacun pourrait quantifier une part de sa propre valeur sociale, par le biais de technologies établissant un rapport individualisé avec les entreprises. Cette négociation directe et inédite, comment ne pas la voir comme réduisant la part du lien social dans la constitution de ces sentiments de valeur qui contribuent à la construction de lidentité individuelle ? On est bien là en face dun facteur favorisant des crises didentité individuelle car on sait, par exemple, que la démoralisation commence par la dévalorisation de limage de soi. Image, comme on la déjà dit, qui est en partie le reflet du regard des autres. Parmi ces autres, on trouverait dès lors des marchands, renvoyant vers tel individu, le reflet de sa valeur à leurs yeux. Reflet, quil soit positif ou négatif, dont, convenons-en, chacun peut parfaitement se passer. Désagrégation
de la sphère privée
Lune des plus pertinentes est sans conteste donnée par Alan Westin (9), lun des grands spécialistes américain de la question. Pour lui, la vie privée est composée de quatre éléments : la solitude, lintimité, la réserve et lanonymat. La solitude est ce qui permet à la personne de se substituer au regard des autres (et cela concerne aussi bien les caméras de vidéo-surveillance que les moyens mis en uvre pour surveiller le surf des internautes). Lintimité concerne les groupes plutôt que les individus. Cest par exemple la vie de famille, la relation entre un psychiatre et son patient, les discussions au sein de lentreprise. La réserve, cest le droit dune personne de ne pas révéler aux autres tous les aspects de sa personnalité. Lanonymat, enfin, est le fait déviter de sidentifier publiquement. Mais pour notre propos, nous retiendrons surtout cette formule du philosophe Lubor Velecky (10) qui dit que « le droit à la vie privée dun être humain est le droit dêtre le maître de son âme sans souffrir de lingérence mal intentionnée des autres ». Elle nous suggère que la vie privée cest donc aussi quelque chose de cette possibilité offerte à chacun de se ménager un espace protégé de tout rapport social susceptible de représenter une menace pour limage de soi. Plus, cest aussi ce droit que nous avons tous de nous projeter plus loin que notre position réelle, dalimenter par nos illusions notre besoin narcissique dêtre reconnu, notre idéal de soi, de nous ménager ce type despace sans être en permanence, par divers moyens, quils soient technologiques ou pas, rappelés sous la lumière froide et subjective de lopinion des autres, en loccurrence, ici, celle des professionnels du marketing. Cest justement ce droit que toute forme de propriété sur les données personnelles viendrait menacer, créant, par la même occasion, un nouveau moyen dévaluation de notre valeur au sein des rapports de production (au même titre que peut lêtre notre salaire annuel par exemple). Conclusion : les limites dun raisonnement
purement marketing Lhomme du XXIème siècle est plus quun consommateur et un citoyen. Son individualisme (que lon peut critiquer) est un fait avéré et largement décrit, et lui fait revendiquer autre chose que ce double statut. Dans ses relations intimes avec ses proches, ou bien encore lorsqu'il cultive quelque jardin secret, il semble réclamer un droit de non-ingérence de l'État ou des entreprises. Ce que l'on peut lire dans la question générale de la marchandisation des données personnelles, c'est justement l'ingérence largement entamée de l'économie dans la sphère privée (11). Pour qu'elle soit totale et définitive, ce qui manque, est la pleine adhésion des individus. Mais comme les résistances sont nombreuses, l'argent est sans doute le meilleur moyen de les anéantir. L'idée fait donc son chemin. De son côté, en élaborant sa théorie, P. Sholtz n'a certainement pas mesuré toutes les implications sociales de son projet. Il s'est arrêté au niveau qui consiste à chercher des solutions pour améliorer l'efficacité des méthodes actuelles du marketing on-line. Il ne s'est pas plus préoccupé du fait que sa pensée prend pour acquise que les données personnelles puissent être considérées par les professionnels comme des marchandises. C'est pourtant véritablement la question à laquelle il convient de trouver une solution. En sachant d'avance que celle-ci n'a de chance d'être appliquée que si le droit des entreprises à prospérer grâce aux nouvelles technologies n'est pas remis en cause. Dans la troisième partie de ce dossier nous proposons des solutions concrètes et réalistes pour concillier bonnes pratiques commerciales et protection des données personnelles des internautes. – Franck Garnier – Franck Garnier, 32 ans, est spécialiste de la protection des données personnelles sur Internet, et consultant en déontologie de la communication et du marketing online. Il étudie aussi les rapports sociaux dans le cyberespace, et les nouveaux enjeux de lidentité à lère des réseaux numériques.
Notes bibliographiques (1) Pour ceux et celles qui sintéressent plus particulièrement au premier problème voir les sites du CREIS et de DELIS. (2) Pour plus dinformations sur cette question, voir la première partie de ce dossier. (3) Sholtz Paul, Economics of Personal Information Exchange, Firstmonday.org, août 2000. Transaction Costs and The Social Cost of Online Privacy", Firstmonday.org, avril 2001. (4) Cette critique fut aussi faite avant lui par les gourous du marketing on-line que sont D. Peppers et M. Rogers, et S. Godin, et à partir de laquelle ils ont bâti, respectivement, leurs théories du « marketing one-to-one » et du « permission marketing ». (5) Truste est un label américain garantissant un certain niveau
de transparence en matière de protection des données. (7) Lire à ce sujet : (8) Voir par exemple : Fromm E., Le cur de l'homme, Payot, 1991. (9) Alan Westin est professeur de droit public à luniversité de Columbia. Il publie depuis 1967 des ouvrages consacrés à la protection de la vie privée et est lun des fondateurs du site http://www.pandab.org/. (10) Velecky L., The Concept of Privacy in Privacy, ouvrage collectif édité par John B. Young, 1978. (11) Ce phénomène a d'ailleurs été magistralement mis en lumière par J. Rifkin dans son ouvrage intitulé « L'âge de l'accès » (Ed. La Découverte, 2000). En savoir plus
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